Christian_Schloe

 

Dans le personnage de la méchante fée, la déesse-mère apparaît comme la personnification des sentiments blessés et aigris (le lait maternel devenu aigre). Elle incarne la vanité offensée et la rancœur. Ce trait peut éclairer un domaine qui a beaucoup à faire avec les problèmes des femmes. La source de bien des maux et de bien des difficultés dans une vie de femme vient de ce qu'elle a beaucoup de peine à intégrer et à surmonter les blessures affectives ; les sentiments blessés provoquent à leur tour les attaques négatives de l'animus, Dans une multitude de cas, les souffrances de la femme proviennent de cette réaction archétypique qui consiste à ne pas savoir surmonter une blessure, une rancœur ou une mauvaise humeur dues à une déception dans le domaine du sentiment. Cette réaction submerge la personne qui se trouve envahie par un bouleversement émotif ou un état de possession. Si cela arrive, il est très utile de se demander : « En quoi ai-je été déçue, ou blessée dans mes sentiments sans en avoir suffisamment pris conscience ? » Très souvent l'origine du trouble apparaît alors. Si vous pouvez remonter à la source du mal et voir où les choses se sont gâtées, l'animus négatif cessera de vous posséder, car c'est là qu'il a fait son entrée. C'est pourquoi, lorsqu'elle est sous l'influence d'un animus négatif, une femme s'exprime toujours sur un ton plaintif et offensé.

Or cette possession par l'animus exaspère les hommes et les met immédiatement hors d'eux-mêmes. Ce qui les horripile le plus est ce ton sous-jacent de reproches plaintifs. Ceux qui sont un peu avertis sur ce point ou ont un sentiment développé et un bon instinct savent que, dans la plupart des cas, cette attitude est un appel déguisé à l'amour. Malheureusement, l'effet produit est généralement l'inverse de celui souhaité, car cette attitude de la femme fait fuir l'objet de ses désirs. Ce ton de reproche traduit en même temps le désir inavoué de rendre ses coups à celui qui l'a blessée. Il y a là un cercle vicieux qui fait qu'une discussion dégénère en une scène caractéristique. La féminité méconnue qui provoque l'animosité de la femme est une réaction de nature archétypique qui se reflète dans les matériaux mythologiques et les contes.

Il est évident que les femmes qui ont un complexe maternel négatif sont celles qui sont le plus portées à ce genre de réaction, du fait qu'elles ont un très grand besoin de la chaleur et de l'attention qu'elles n'ont pas trouvées comme il convenait auprès de leur mère. C'est pourquoi elles ont tendance à se montrer particulièrement susceptibles et ont constamment le sentiment d'être délaissées. Lorsqu'on a suffisamment d'estime pour soi-même, point n'est besoin de se sentir blessé à tout propos. Lorsqu'une jeune fille est sûre d'elle et qu'un homme la laisse pour faire la cour à une autre jeune fille en sa présence, elle ne fait que déplorer le mauvais goût de cet homme : cela ne la jette pas dans le trouble et ne la fait pas douter d'elle-même. Mais si une jeune fille, dans un pareil cas, manque de confiance en elle-même et d'estime de soi, un abîme de sentiment blessé, de découragement et de rancœur se crée en elle. Une femme qui a un complexe maternel négatif est sans cesse menacée de cette amertume, chaque fois qu'un homme se trouve en désaccord avec elle ou qu'une autre femme lui marche sur les pieds. Dans ce cas, ce qu'elle a le plus de mal à faire est de surmonter son ressentiment et sa colère ; elle attisera sa blessure pendant des années, la mettra de côté puis l'exhibera encore et encore : elle répond au modèle archétypique de la déesse outragée.

 

Marie Louise Von Franz – La femme dans les contes de fées (La Fontaine de Pierre)