098-jour-de-colere

 

Quand on est en colère, on est possédé par la plénitude de la vie ; on a le sentiment d'être invincible et de faire un avec son propre but ; le doute ou l'incertitude sont balayés. On peut s'exalter jusqu'à éprouver le sentiment d'être entièrement et magnifiquement rempli d'énergie et de chaleur vitales, et l'on pourra dire par la suite : « Je leur ai dit leur fait ! » Se réveiller ensuite et devoir payer la facture est évidemment moins satisfaisant ; on ne se sent plus très divin, mais au contraire un peu stupide. Ce n'est que lorsqu'ils sont en colère que nous savons réellement ce que les autres pensent de nous, comme c'est seulement alors que nous donnons libre cours à nos opinions intimes, bien que leur expression puisse dépasser alors la vérité.
Ce sentiment de plénitude et de puissance qui remplit l'être saisi d'un affect violent correspond, en langage mythologique (qui est aussi celui de l'inconscient et de nos rêves), à la possession par un dieu. Or, être possédé par un dieu, c'est s'identifier à lui, se sentir surhumain, et rien n'est plus dangereux pour un être humain que de perdre le sens de ses limites et de sa personne individuelle. Les Grecs disaient que « Les dieux rendent fous ceux qu'ils cherchent à perdre ». La colère divine est redoutable ; que l'on pense au dieu biblique détruisant presque toute vie sous le déluge, ou au comportement d'Arès pendant la guerre de Troie. La folie destructrice des déesses ne leur cède en rien : en Inde, il arrivait à Kali de massacrer quelques milliers de personnes… ou encore, en Egypte, à Hathor de se précipiter dans le désert, tuant et dévorant tout ce qu'elle rencontrait de vivant jusqu'à ce qu'on l'apaise avec de la bière : une fois ivre, elle redevenait pacifique.

Dans notre langage psychologique, les dieux de la mythologie sont des archétypes, et les archétypes ont toujours à la fois un aspect psychique qui tend à se traduire en images, et un aspect instinctif. Ils ont pour base une structure instinctuelle : le fondement biologique de l'archétype de la mère est la maternité, celui de la conjonction est la sexualité, etc. C'est pourquoi l'on peut rattacher chaque dieu à un champ biologique instinctif, le premier étant l'aspect psychique du second. Inversement, l'on peut affirmer qu'à tout dynamisme instinctuel correspond une image, ou un ensemble d'images et un comportement spécifiques. Or, dans le monde animal, l'autodéfense, l'agression et la peur dominent toute une partie de la vie et, pour notre part, nous n'en sommes pas exempts. Les dieux sont donc des représentations de complexes généraux, et Arès-Mars est l'image, dans la culture classique, de l'instinct d'agressivité et d'autodéfense tels qu'ils existent dans la nature.
Chaque dieu archétypique représente une charge dynamique et explosive relativement autonome et, par suite, incontrôlée, et à ce stade, incontrôlable, aussi les dieux sont-ils toujours un peu en-dessous ou en deçà du but par rapport au niveau humain. Les Grecs eux-mêmes se montraient choqués du fait que leurs dieux se comportaient de façon aussi barbare, archaïque et animale et les Stoïciens tentèrent, à l'aide d'arguments philosophiques, d'expliquer ce fait. La déesse-mère et les autres dieux provoquent de formidables dégagements d'énergie là où le dynamisme de la vie se manifeste de la façon la plus intense et la plus impressionnante. Faisant irruption dans le conscient qui a toujours tendance à se figer, à devenir trop étroit et à se pétrifier, ils lui apportent le flot de la vie, mais à la façon de torrents indomptés.

Renoncer à un affect est aussi difficile que de renoncer à n'importe quel symptôme névrotique. Un affect violent nous soulève au-dessus de nous-mêmes et nous donne un sentiment de puissance. Une question d'ordre éthique se pose : y a-t-il des situations où il est juste de céder à la colère ? La réponse est intimement liée à la vision du monde la plus profondément ancrée en chacun de nous. Ainsi, du point de vue chrétien, ce n'est généralement pas considéré comme licite, puisque le disciple du Christ devrait être charitable en toute circonstance, rendre le bien pour le mal et, souffleté sur une joue, tendre l'autre. Cependant, le droit à la « légitime défense » y a été habituellement admis. Sur le plan collectif, l'idée de « sainte colère » fut également acceptée, comme on le vit par exemple aux Croisades ou lorsqu'il s'agissait de la « défense de la foi ». Lorsqu'un peuple se trouve injustement attaqué, on admet qu'il se soulève pour se défendre. A plus forte raison, quand il s'agit de combattre un mal collectif tel que le nazisme, le droit à l'indignation et la « sainte colère » est évident. Cependant la colère, même justifiée, porte à des excès, et peut servir de prétexte et d'excuse à tous les abus et aux injustices les plus inhumaines.
Sur le plan individuel, nous avons droit à une certaine autodéfense et il est des cas où parler haut et net et taper sur la table est la seule façon de faire cesser une situation émotive qui monte et se gonfle de soi-même. On en revient toujours à cette question : qui est celui qui se met en colère ? Si c'est un sujet généralement équilibré et bienveillant et qui cherche la vérité intérieure, sa colère sera généralement proportionnée à sa cause et se produira au bon moment. Le droit de se défendre et notre réponse au problème éthique que pose l'instinct d'agressivité sont en réalité le fruit de notre philosophie de la vie et de nos convictions intimes. Ce choix dépend, en dernière instance, de l'idée que nous nous faisons (consciemment ou non) de Dieu. Si Dieu, à nos yeux, n'est que bonté, le choix est clair ; si, au contraire, nous acceptons aussi bien sa face sombre que sa face lumineuse, l'agressivité, la « noirceur » revêtiront aussi un sens et on en déduira qu'il peut être permis d'user suivant l'instinct de nos griffes et de nos dents, en cas d'attaque injuste dirigée contre nous-mêmes ou contre autrui.

 

Marie Louise Von Franz – La femme dans les contes de fées (La Fontaine de Pierre)