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Quand nous évoquons vengeance ou punition - la vengeance étant la forme primitive du châtiment - nous pensons aux lois établies, à leur violation et aux peines appliquées conformément à elles. Car c'est là notre coutume.
Faire des lois et décider des peines encourues par ceux qui ne les observent pas est la façon masculine de traiter le problème de la justice. Nos lois sont basées sur le code romain et la mentalité patriarcale, de telle sorte que nous envisageons généralement la punition comme ayant à faire avec le monde masculin tandis que la charité et l'exception seraient reliées au principe féminin. Le fait que les hommes édictent des lois et traitent des problèmes mondiaux et que les femmes aient le rôle de plaider la clémence suit le vieux modèle familial patriarcal où le père châtie et exige le travail et l'effort et la mère sollicite l'indulgence ; même lorsque ce principe n'est plus appliqué, il demeure malgré tout le modèle. La justice et la punition dans le monde masculin sont rattachées à la notion de lois statistiques, et l'on entend par justice que chacun subisse la même peine pour le même délit ; il n'y a aucune exception, à moins qu'il n'y ait une réglementation pour les couvrir. C'est là une défense contre le mal, mais c'est une façon unilatérale de considérer le problème.

Si l'on en croit les données mythologiques, il existe aussi une justice et un principe de punition et de vengeance féminins. On pourrait dire que la loi, telle que nous la concevons d'un point de vue masculin, est liée au principe du logos ; elle correspond à l'idée fondamentale qu'il faut qu'un certain ordre règne dans la famille et dans la société. Pour cela, des règles sont établies et ceux qui ne s'y tiennent pas sont punis. C'est une protestation contre le chaos, typique d'une certaine attitude face à la vie. Mais, si l'on en croit les données mythologiques, il existe cet autre principe féminin de justice, de vengeance et de châtiment. Je comparerai ce processus au caractère vindicatif de la nature : si, pendant des années, une personne mange à la hâte et sans même prendre le temps de s'asseoir, elle sera punie par des désordres d'estomac. Cela n'a rien à faire avec une législation quelconque, c'est une conséquence naturelle : un comportement incorrect entraîne le malheur et la maladie.
La vengeance et la punition ne dépendent donc pas seulement des décisions humaines, mais aussi des conséquences naturelles. Cela est également vrai sur le plan psychologique. Une attitude fausse (pas nécessairement immorale, mais en désaccord avec la nature) est punie par la malchance ou la névrose, bien qu'aucune loi éthique n'ait été enfreinte. Dans la plupart des mythologies primitives, il existe une figure féminine divine de la nature analogue aux déesses grecques Némésis, la Vengeance ou Thémis, la Justice. Dans la Kabbale juive, la Justice est placée à la gauche de l'arbre des Séphiroth, c'est-à-dire du côté féminin, ce qui montre bien que, selon le symbolisme hébraïque, la justice est une qualité féminine, ce qui peut nous sembler très étrange.

La nature est dure, sévère et cruellement vengeresse. Il n'y a ni jugement ni règle, mais simplement, traduit en termes mythologiques, la revanche de l'aspect sombre de la déesse. Le nom de Thémis fait allusion à la façon dont la nature rectifie la loi masculine dans un sens total et naturel. Les femmes ont tendance à ne pas attacher beaucoup d'importance aux principes de la justice et de la loi, mais à réagir instinctivement contre ce qui leur déplaît par de la méchanceté, réaction qui ressemble à celle de la nature (ce qui ne signifie pas qu'on doive justifier toute réaction de l'animus en se référant à ce que je viens de dire !). L'anima chez l'homme comporte aussi une forme de méchanceté, car elle est comme une femme primitive ; elle a également une façon de réagir aux situations déplaisantes en se rendant carrément insupportable. Laisser monter une humeur au lieu d'appliquer une peine réfléchie et raisonnable n'est pas toujours injustifié : dans certaines situations, se montrer simplement désagréable est la bonne réponse. La renarde qui mord le renardeau parvenu à un certain âge se conduit comme elle le doit ; en agissant ainsi, elle le renvoie à lui-même et l'oblige à prendre sa liberté. Certaines mères font de même et repoussent leurs enfants qui se cramponnent trop à elles; comme la mère animale, elles les envoient promener. Ceci correspond à l'esprit de revanche de la nature dans son aspect positif, même si, vu de l'extérieur, cela paraît choquant. Si la femme est psychiquement en ordre et fonctionne en accord avec les lois internes de son être, elle peut se permettre cette sorte de méchanceté instinctive et féminine sans que ce soit de l'animus négatif. L'animal qui veut être nourri trop longtemps par sa mère obtient en contrepartie la méchante mère. Mais ce fonctionnement de la loi féminine n'est pas reconnu par notre civilisation patriarcale, c'est pourquoi elle est considérée comme immorale.   

 

Marie Louise Von Franz – La femme dans les contes de fées (Editions La Fontaine de Pierre)