equilibre

Jung était bien placé pour savoir que la douloureuse crise personnelle qu’il allait affronter au milieu de sa vie n’avait, en un sens, rien d’exceptionnel. D’innombrables individus ont fait cette expérience. C’est entre trente-cinq et quarante-cinq ans que le nombre des suicides, des dépressions et des divorces croît le plus vite : c’est l’heure du doute existentiel et du questionnement intérieur : qu’ai-je réalisé ? Pourquoi suis-je ici ? Que vais-je faire du reste de ma vie ? Que me reste-t-il à attendre d’autre que la vieillesse, l’infirmité et la mort ?

« Au milieu de sa vie, dit Jung, l’homme comprends que tout ce qui lui a paru synonyme de progrès et de satisfaction ne recouvre qu’une triste erreur liée aux illusions d’une jeunesse qu’il envisage désormais avec un mélange de regret et d’envie, car rien ne l’attend plus que la vieillesse et la désillusion. » Joseph Campbell définit la crise du milieu de la vie comme ce qui arrive à celui qui, parvenu en haut de l’échelle, s’aperçoit qu’il s’est trompé de mur !

Le paradoxe diabolique de cette période est que la désillusion s’installe à l’heure du zénith. « Le milieu de la vie sonne l’heure de l’épanouissement : l’homme s’est consacré corps et âme à ses diverses tâches, et c’est à cet instant précis que pointe le crépuscule et que débute la seconde moitié de la vie… Les incidents de parcours dont la nouveauté vous enchantait sont laminés par l’ennui et l’habitude. Le vin a fermenté, la lie commence à se déposer, on n’y voit plus clair. Si tout va bien, l’individu se rabat sur ses tendances conservatrices. Au lieu de regarder de l’avant, il tourne son regard vers l’arrière, la plupart du temps sans le vouloir, et il commence à dresser l’inventaire de sa vie. Si le bilan lui semble insatisfaisant, il n’est pas rare que son épouse subisse l’orage de sa déception : plus on est inconscient, plus on rejette ses responsabilités sur le partenaire. »

Se développe alors une atmosphère critique qui risque d’aboutir à l’éclatement du couple. Mais la crise peut aussi constituer le prélude indispensable à la reconnaissance consciente et réciproque de l’autre en tant qu’être humain. Certains s’arrangent pour franchir ce cap sans que se produise le moindre événement significatif. Ils piétinent dans la pesanteur de la routine quotidienne, sans remarquer que le temps a commencé à ralentir. Chaque matin, ils partent vaquer à leurs tâches habituelles. D’année en année, « plus ça change, plus c’est la même chose ». « Ils perdent et négligent le lent chemin des heures » (Shakespeare, Comme il vous plaira, II, 7). Rien ne les éveillera jamais. « Le temps balaie ces vies non vécues comme les marées poussent leurs débris sur les rives de la décomposition. » (Stephen Spender, Dans les halls de gare). Ces somnambules errent dans l’immuable, à l’abri de toute métamorphose.

Globalement, on peut dire que les hommes courent plus souvent que les femmes le risque de sombrer dans cette sorte d’anesthésie existentielle, car la nature leur a épargné la dure initiation à la seconde moitié de la vie que constitue la ménopause. Plus souvent que les femmes, ils cherchent consolation dans l’alcool ou le sexe. Ces palliatifs leur évitent d’ouvrir les yeux sur leur condition réelle et ils restent sourds à l’appel de l’individuation.

Reste que pour la plupart des hommes et des femmes l’épreuve du milieu de la vie est marquée par toutes sortes de troubles et de bouleversements qui, pour désagréables qu’ils soient, ont l’avantage psychologique de fournir des stimuli assez violents pour les réveiller. Car l’individuation exige l’éveil. Cela vaut particulièrement pour ceux que la crise frappe de manière dramatique, par exemple pour ceux qui perdent leur femme ou leur emploi. C’est moins vrai lorsqu’elle s’installe en douceur. L’individu a le sentiment vague mais caractéristique que la vie a perdu saveur et relief. Les choses de compliquent du fait de la crise, quelles qu’en soient les modalités initiales, nous prend toujours par surprise, parce que notre culture nous prépare mal à cette période de mutation et n’a pas mis en pas les rituels de passage qui aideraient à les surmonter.

Aussi les gens (médecins et psychiatres compris) comprennent-ils mal le problème : refusant d’y voir les prémices d’un renouveau individuel, ils l’assimilent à une maladie qu’ils tentent d’éliminer à grand renfort de médicaments et d’électrochocs. Mais l’étymologie du mot crise est édifiant à cet égard : en grec, krinein signifie discrimination ou décision. Et en chinois, l’idéogramme correspondant désigne la chance. Il est parfaitement possible d’aborder la crise du milieu de la vie comme une période propice aux bilans et aux décisions. C’est l’occasion ou jamais de transformer d’inquiétants déboires en nouveau départ.

La plupart des gens trouvent plus facile d’appliquer cette idée, si elle leur vient, aux données extérieures de leur existence plutôt qu’à leur vie intérieure. Ils divorcent, se remarient, changent de métier, vendent leur maison ou déménagent, sans se rendre compte que ces bouleversements ne font que manifester leur angoisse et leur incertitude intérieures : ils ont moins besoin d’une nouvelle épouse, d’un nouvel emploi ou d’une nouvelle résidence que d’une véritable réorientation.

Le problème est – Jung l’admet sans réserve – que le succès de la première moitié de la vie requiert une approche unilatérale de la réalité : le plus souvent, l’individu s’est orienté bon gré mal gré dans une direction si précise que sa personnalité a sérieusement rétréci au fil des ans. Le potentiel du Soi s’est réfugié dans son inconscient. Pour l’individu, changer le décor de sa vie n’affecte guère l’absence de perspectives qui lui colle aux souliers. C’est l’inventaire intérieur qui s’impose. Il doit faire le bilan non seulement de ses réalisations, mais aussi de ce qui a été manqué ou reporté à plus tard. Qui y parvient progresse dans le sens de l’individuation.

 

Anthony Stevens – Jung, l’œuvre-vie (Editions du Félin)