reinkarnacijaikarma

 

On ne peut pas séparer de l’idée d’une réincarnation l’idée du karma. La question décisive est de savoir si le karma d’un être humain est ou non personnel. Si la destinée préétablie avec laquelle un être humain entre dans la vie est le résultat des actions et des accomplissements des vies antérieures, il existe une continuité personnelle. Dans l’autre cas, un karma se trouve en quelque sorte saisi lors de la naissance, il s’incorpore à nouveau sans qu’il y ait une continuité personnelle.

Par deux fois ses disciples demandèrent au Bouddha si le karma de l’homme était personnel ou impersonnel. Les deux fois il éluda la question sans vouloir s’y engager : connaître la réponse, dit-il, ne contribuerait pas à libérer l’homme de l’illusion de l’être. Le Bouddha considérait qu’il était plus utile pour ses disciples de méditer sur la chaine des Nidânas, c’est-à-dire sur naissance, vie, vieillesse et mort, sur la cause et l’effet des événements douloureux.

Je ne sais que répondre à la question de savoir si le karma que je vis est plutôt le résultat de mes vies passées ou s’il n’est pas plutôt une acquisition de mes ancêtres, dont l’héritage s’est condensé en moi. Suis-je une combinaison de vie d’ancêtres et est-ce que je réincarne ces vies ? Ai-je vécu, déjà une fois, comme personnalité déterminée et ai-je progressé assez dans cette vie-là pour pouvoir maintenant esquisser une solution ? Je l’ignore. Le Bouddha n’a point répondu et je pus supposer que lui-même ne le savait pas avec certitude.

Quand je mourrai, mes actes me suivront, c’est du moins ce que j’imagine. J’emporterai ce que j’ai fait ; mais, en attendant, il s’agit que je n’arrive pas à la fin de ma vie les mains vides. Le Bouddha semblait avoir pensé ainsi quand il tentait d’éloigner ses disciples d’inutiles spéculations.

Le sens de mon existence est que la vie me pose une question. Ou inversement, je suis moi-même une question posée au monde et je dois fournir ma réponse, sinon j’en suis réduit à la réponse que me donnera le monde. Telle est la tâche vitale transpersonnelle, que je ne réalise qu’avec peine.  Peut-être a-t-elle déjà préoccupé mes ancêtres sans qu’ils y aient trouvé de réponse. Est-ce pour cette raison que je suis tellement impressionné par le fait que la fin du Faust n’apporte aucune solution ? Ou est-ce le Wotan-Hermès plein d’inquiétude de mes ancêtres alémaniques et franconiens qui me pose des énigmes provocantes ? Ou bien Richard Wilhelm avait-il raison quand il me disait en plaisantant que j’avais peut-être été dans une vie antérieure un Chinois rebelle qui devait – en guise de punition – découvrir en Europe son âme orientale.

Ce que j’éprouve comme résultante des vies de mes ancêtres ou comme karma acquis dans une vie antérieure personnelle pourrait peut-être tout aussi bien être un archétype impersonnel qui tient aujourd’hui le monde entier en haline et qui m’a particulièrement saisi, par exemple, le développement séculaire de la triade divine et sa confrontation avec le principe féminin, ou la réponse, encore à trouver, à la question des gnostiques sur l’origine du mal, en d’autres termes, l’imperfection de l’image chrétienne de Dieu.

Je pense aussi à une autre possibilité : par le truchement d’un acte individuel peut naître une question dans le monde et la réponse à trouver à celle-ci va constituer une exigence nouvelle. Par exemple : les questions que je soulève et les réponses que j’essaie de leur apporter peuvent ne pas être satisfaisantes. Dans ces conditions quelqu’un qui a mon karma – donc peut-être moi-même – devra alors renaître, pour apporter une réponse plus complète. C’est pourquoi je pourrais imaginer que je renaîtrai pas tant que le monde n’éprouvera pas le besoin d’une nouvelle réponse et que je puis donc compter avec quelques siècles de repos, jusqu’à ce qu’on ait à nouveau besoin de quelqu’un qui s’intéresse à ce genre de choses ; je pourrais alors me remettre à nouveau à la tâche avec profit. J’ai l’impression que l’on pourrait maintenant laisser s’instaurer une période de calme, jusqu’à ce que soit assimilée l’œuvre déjà accomplie.

(…)

Si nous supposons qu’il y a une continuation « au-delà », nous ne pouvons concevoir un mode d’existence autre que psychique ; car la vie de la psyché n’a besoin ni d’espace, ni de temps. L’existence psychique – et surtout les images intérieures dont nous nous occupons déjà maintenant – offrent la matière de toutes les spéculations mythiques sur une vie dans l’au-delà, et celle-ci, je me la représente comme une marche progressive à travers le monde des images. Ainsi la psyché pourrait-elle être cette existence dans laquelle se situent l’au-delà ou le « pays des morts ». Inconscient et « pays des morts » seraient, dans cette perspective, synonymes.

Du point de vue psychologique, la « vie dans l’au-delà » apparaît comme une suite logique de la vie psychique dans la vieillesse. En effet, à mesure que l’homme avance en âge, la contemplation, la réflexion, et les images intérieures jouent, ce qui est naturel, un rôle de plus en plus grand. Mais cela suppose, il est vrai, que l’âme des vieillards ne soit ni lignifiée, ni pétrifiée – sero medicina paratur cum mala per longas convaluaere moras (Le remède est préparé trop tard quand le mal est fortifié pendant un long délai.) Dans la vieillesse on commence à laisser se dérouler, devant son œil intérieur, les souvenirs ; et on se retrouve soi-même par la pensée dans les images intérieures et extérieures du passé. C’est comme un premier pas, comme une préparation à une existence dans l’au-delà, tout comme, selon la conception de Platon, la philosophie est une préparation à la mort.

Les images intérieures empêchent que je ne me perde, dans la rétrospective personnelle : beaucoup d’hommes âgés s’enlisent dans le souvenir d’événements extérieurs ; ils y restent prisonniers, tandis que ce regard en arrière, quand il y a réflexion et traduction en images, peut être un « reculer pour mieux sauter » : je cherche à déceler la ligne qui, à travers la vie, a conduit dans le monde et qui conduit à nouveau hors de ce monde.

En général, les représentations que les hommes se font de l’au-delà sont déterminées par leurs désirs et leurs préjugés. C’est pourquoi, le plus souvent, on associe à l’au-delà des représentations claires et sereines. Mais cela ne me convainc pas. Il m’est bien difficile d’imaginer que nous atterrirons, après notre mort, sur d’aimables prairies en fleurs. Si tout était clair et bon dans l’au-delà, il devait aussi y avoir d’amicales communications entre nous et de nombreux esprits bienheureux et, en conséquence, nous verrions descendre vers nous, de l’état prénatal, des effusions de bonté et de beauté. Il n’est pas question de cela. Pourquoi cette insurmontable barrière entre les morts et les vivants ? La moitié au moins des récits de rencontres avec les esprits des morts traitent d’épisodes angoissants avec de sombres esprits et la règle veut que, dans le séjour des morts, règne un silence glacial, sans souci pour la douleur des abandonnés.

Si j’écoute ce qui se pense en moi involontairement, le monde m’apparaît unitaire à un degré bien trop élevé, pour qu’il puisse exister un « au-delà » dans lequel manquerait totalement la nature des oppositions polaires. Car là-bas aussi doit régner une « nature » qui, à sa façon, est de Dieu.

(…)

Je tiens pour probable qu’il existe également dans l’au-delà certaines limitations ; mais les âmes des morts ne découvrent que progressivement où résident les limites de l’état de libération. Quelque part « là-bas » règne une nécessité impérieuse qui conditionne le monde et qui veut mettre un terme à l’état d’existence dans l’au-delà. Cette nécessité créatrice décidera –  c’est ainsi que je le pense – quelles âmes seront à nouveau plongées dans l’incarnation et la naissance. Je pourrais imaginer que certaines âmes éprouveront l’état d’existence à trois dimensions comme étant plus heureux que l’état « éternel ». Mais cela dépend peut-être de ce qu’elles auront emmené avec elles comme somme de perfection et d’imperfection de leur existence humaine. Il se peut qu’une continuation de la vie à trois dimensions n’ait plus aucun sens une fois que l’âme a atteint certains échelons d’intelligence ; qu’elle ne serait plus soumise alors à la nécessité de revenir sur terre et qu’une compréhension supérieure supprime le souhait de se voir réincarné. Alors l’âme échapperait au monde à trois dimensions et parviendrait à cet état que les bouddhistes appellent le Nirvâna. Mais s’il reste encore un karma qui doit être accompli, l’âme retombe alors dans le monde des désirs, et retourne à nouveau dans la vie, peut-être même sachant qu’il reste quelque chose à parfaire.

 

C.G. Jung – Ma Vie, Souvenirs, rêves et pensées (Folio)