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MARIE-LOUISE VON FRANZ : (…) L’inconscient essaye d’unir les opposés en nous et, aussi, de les relativiser parce que, après tout, le mal pour l’un est le bien pour l’autre. Nous devons apprendre à comprendre que c’est très subtil, très relatif, qu’il y a là un problème d’intention, etc., et qu’il faut beaucoup plus aiguiser notre conscience : il faut vraiment trouver ce qui est mal... en nous et dans les autres, trouver le juste jugement là-dedans. Nous sommes encore complètement primitifs. Et Merlin est le symbole de celui qui unit le mal et le bien en lui-même ; il n’a pas fait de mal, mais a joué beaucoup de tricks (En anglais dans le texte : tours) qu’on interprétait comme étant de mauvais tricks. C’était ça sa tragédie : il voyait plus loin... il était prophète et voyait beaucoup plus loin que tous ses contemporains ; et il a souvent joué des tours, et les autres ont eu le sentiment : « C’est un tour diabolique, c’est méchant » et, seulement à la fin, on découvrait qu’il avait au fond fait le bien. Jung a souvent dit, en conversation privée : « Merlin, c’est ma seconde personnalité ; dans un sens, c’est moi », et c’est pour ça que je me suis intéressée à Merlin. Et j’ai vu ça aussi dans la vie de Jung, il a voulu participer à certains mouvements d’idées, il a été très méconnu, comme Merlin.

D’autre part, Merlin a disparu de la vie dans les bras d’une femme. C’est une légende que Jung a souvent citée, la reliant à la légende selon laquelle Lao Tseu, le grand sage chinois, est aussi parti à la fin de sa vie avec une danseuse et a disparu. C’est une légende qui veut dire qu’il s’est donné au problème de l’anima, du féminin. Et ça, c’est l’autre problème de notre temps : l’archétype féminin monte à la surface, nous avons trop ignoré l’élément féminin. Merlin, dans un sens, est allé presque trop loin de l’autre côté, mais il a montré le chemin : le seul chemin est le développement du sentiment et, pour un homme, le fait de s’occuper de son anima, ce qui implique une différenciation de son sentiment et, aussi, de sa conscience.

CLAUDE METTRA : Je voudrais que nous reprenions un peu ces deux points qui sont très importants et fondamentaux dans l’ensemble de la vision que Jung nous propose de la vie et de la mort. Le premier, n’est-ce pas, c’est le fait que Merlin reconnaît, sait par naissance, que le mal n’est pas en dehors de lui, qu’il est en lui, comme il est en chaque être vivant et que, par conséquent, cette zone d’ombre que vous évoquiez tout à l’heure, il s’agit d’abord de la reconnaître comme notre propriété pour, ensuite, faire en sorte qu’elle s’intègre à notre personnalité et non pas qu’elle soit exclue, car, si elle est exclue, on est exposé à de grands désordres et à de grands déchirements psychologiques.

MARIE-LOUISE VON FRANZ : Très juste. Il y a même un texte français de la légende arthurienne où Merlin apparaît à un héros comme ombre. Il avait intégré l’ombre, et on a projeté l’ombre sur lui. Le grand danger, quand on ignore le mal, c’est qu’on le voit dans l’autre — ce que nous appelons une projection — ou qu’on fait des actions avec la main gauche, involontaires, destructrices : on a des bonnes intentions avec la main droite et la main gauche défait tout ; avec des petits trucs qu’on se cache à soi-même.

CLAUDE METTRA : Je voudrais que nous revenions à ce problème de la projection car il est capital et il est généralement mal compris.

MARIE-LOUISE VON FRANZ : C’est un mot que les freudiens emploient aussi. Pour eux, la projection est ce que je vois dans l’autre (et, alors, dehors), c’est quelque chose de moi que j’ai refoulé à cause d’un conflit névrotique ; tandis que, pour Jung, tout est projeté de notre âme — normalement, même s’il n’y a pas de refoulement. Tout ce qui appartient à notre psyché et que nous ne reconnaissons pas — ou pas encore — nous apparaît au-dehors. Jung dit qu’on peut parler de projection seulement quand le moment est venu de la retirer. Il y a certains symptômes : quand les gens deviennent incertains, quand ils deviennent fanatiques, quand ils exagèrent, qu’ils ont des émotions et des affects exagérés, ce sont là des symptômes qui poussent à se dire : « Pourquoi Monsieur Tel et Tel m’irrite plus que normalement ? Il n’est peut-être pas sympathique, mais je n’ai pas besoin de m’agiter d’une telle façon. » Si je m’agite trop et que le monsieur ne m’a rien fait, s’il n’y a aucune raison rationnelle d’être tellement furieuse, alors c’est une projection, alors ce qui m’agace en lui est en moi, c’est quelque chose de moi-même que je vois en lui. Et l’on voit toujours que, si on reconnaît cela, si on se retire dans une méditation et qu’on voit avec beaucoup de honte que c’est une qualité qu’on a soi-même, alors le Monsieur Tel et Tel extérieur devient tout à fait normalisé et les relations sont normalisées.

CLAUDE METTRA : C’est-à-dire que le désordre du monde est en nous ?

MARIE-LOUISE VON FRANZ : Il est en nous. Tout est en nous. Nous sommes responsables de la guerre, nous sommes responsables de tout ce qui arrive de mal, n’est-ce pas... La tendance de l’homme est de penser : « Ce sont les autres ! Moi, j’ai de bonnes intentions, je ne fais rien, je ne fais pas de politique, je fais mon travail, je suis un brave homme ou une brave femme. .. », et il  y a je ne sais qui, les communistes ou les capitalistes ou les autres « istes » qui font tout et qui sont la cause du mal. Et ça, c’est purement une projection. Si on s’irrite trop, ça veut dire projection... Moi, je regarde tout ça simplement, je le sens à ma voix : ma voix s’élève et j’ai une voix irritée quand je parle de quelque Chose ? Alors, je me dis : « Attention, attention, projection ! »

(...)

CLAUDE METTRA : Je voudrais que nous revenions à notre Merlin qui est un personnage si attachant. Vous avez dit tout à l’heure qu’il trouvait son accomplissement définitif dans son lien avec Niniane ou Viviane parce qu’il va s'incarner dans le féminin, c’est-à-dire que son anima va en trouver sa forme. Cette anima, comment en a-t-il pris conscience ?

MARIE-LOUISE VON FRANZ : Vous avez un nombre infini de poètes qui ont parlé de la femme intérieure, et c’était en eux une vision pour ainsi dire. Pensez à ce poème de Baudelaire dans Les Fleurs du Mal, « À une passante », où il voit une femme en deuil qui passe et il dit : « Un éclair... puis la nuit ! » Il est alors saisi par une émotion énorme ; elle s’enfuit et il dit : « Ô toi que j’eusse aimé, ô toi qui le savais ! » Ça, c’est une rencontre avec l’anima, c’est une magnifique description.

Jung a une fois raconté comment il a pris conscience de l’anima pour la première fois. Un jour, son amie, Madame Wolff, lui a menti et il était tellement furieux qu’il a voulu cesser la relation. Il est rentré à la maison et, tout à coup, il s’est demandé : « Mais, mon Dieu, pourquoi est-ce que j’étais sûr qu’elle ne mentirait pas ? Pourquoi est-ce que j’ai cette demande qu’elle ne doit jamais mentir ? C’est une autre personne, qui a le droit de faire ce qu’elle veut. Pourquoi est-ce que j’ai cette demande impérieuse qu’elle ne doit jamais mentir ? »

Et, à ce moment, il a réalisé que c’était son propre sentiment, que lui ne supportait pas le mensonge dans l’amour et que ça, c’était quelque chose en lui. Et ça lui a permis de réaliser qu'il avait en lui-même l’image d’une femme qui ne ment jamais dans l’amour, et: qu‘il l’imposait à son amie. Et il tyrannisait son amie en lui demandant de jouer ce rôle. C’est ce que les hommes font encore, jusqu’à aujourd’hui ; la plupart des hommes ne le savent pas, mais ils essaient de forcer leur amie et leur femme à se comporter d’après l’image qu’ils ont d’elles, qui est pour ainsi dire le symbole de leur style amoureux.

CLAUDE METTRA : Ce visage de l’amour dont l’anima est le reflet, le miroir, est évidemment difficile à mettre à nu.

MARIE-LOUISE VON FRANZ : Oui, c’est très difficile parce que c’est très évanescent.

CLAUDE METTRA : C’est pour ça qu’il y a tant d’amours manquées.

MARIE-LOUISE VON FRANZ : Exactement et c’est très évanescent parce que ça a beaucoup d’aspects ; et le sentiment change et ça change aussi au cours de la vie. Si vous pensez à la Béatrice de Dante, c’est une réalisation de l’animal. Ou à la Laura de Pétrarque. Il y a des hommes qui ont connu leur anima. Bon, elle était encore projetée sur une femme extérieure ; mais, quand même, dans les poèmes on remarque qu’ils savent que c’est quelque chose à l’intérieur d’eux-mêmes, ils l’ont réalisé, plus ou moins. Jung & mis les points sur les i. Il a vraiment réalisé : c’est un facteur féminin dans l’homme, qui représente sa propre féminité et qu’il projette sur les femmes. Si un homme assimile l’anima, alors, avec le temps, surtout dans la seconde moitié de la vie, elle devient une fonction de relation avec l’inconscient, elle disparaît. Elle devient une partie de lui-même, comme je disais, son style d’amour. Elle ne reste plus une personnification. L’anima n’apparaît plus. C’est alors généralement le Soi comme vieux sage qui guide, et l’anima n’apparaît plus tellement dans les rêves d’un homme qui a assimilé l’anima. Mais on la voit dans son être : il a une certaine féminité, un certain style d’amour.

CLAUDE METTRA : Beaucoup de désordres psychiques viennent de ce qu’un certain nombre d’êtres refusent cette part de féminité.

MARIE-LOUISE VON FRANZ : Il y a beaucoup d’hommes qui refoulent l’anima et, alors, ils deviennent efféminés. Ce qui est drôle, c’est que, s’ils refoulent le féminin, ils deviennent efféminés. Si je dois traiter un homme qui est trop efféminé, je dois toujours lui dire : “ Alors, tu dois t’occuper plus du féminin — pas moins. » C’est par exemple une faute qu’on fait souvent : on pense qu’un homme efféminé doit aller au service militaire et qu’il doit devenir un homme en refoulant sa féminité. Il ne doit pas. Il doit cultiver sa féminité consciemment : alors, il devient plus viril. Parce que, s’il refoule l’anima, l’anima l’attaque et le rend féminin. Ou, quand l’anima négative est refoulée, ça se traduit par exemple par la mauvaise humeur ou comme ça, par le fait de raconter des potins. L’anima refoulée, c’est une femme inférieure. Chez beaucoup d’hommes, c’est très amusant parce que vous voyez tout à coup que, quand ils sont dans l’anima, ils ont une voix beaucoup plus haute. Ça m’amuse parfois : tout à coup, mes patients parlent, ils deviennent émotionnels et, tout à coup : « Hiiiii » [imitation de la voix haut perchée], ils ont une voix tout à fait haute, n’est-ce pas. Alors je leur dis : « Écoute, écoute, tu es dans l’anima, n’entends-tu pas ta voix ? »

Parfois on devrait avoir un tape recorder (En anglais dans le texte : magnétophone) et on devrait leur faire écouter [rire]. On peut vraiment l’entendre dans la voix, quand l’anima parle. Mais c’est négatif naturellement parce que c’est inconscient. Tandis que, quand l’anima est consciente, alors c’est un plus, alors ça veut dire que l’homme devient plus artiste, plus sensible, plus cultivé dans son amour. Aussi, naturellement, il a beaucoup plus de chances d’avoir des relations heureuses avec la femme que malheureuses.

 

Marie-Louise Von Franz – La quête de sens (La Fontaine de Pierre)