Philemon

 

Philémon, ainsi que d’autres personnages de mon imagination, m’apportèrent la connaissance décisive qu’il existe dans l’âme des choses qui ne sont pas faites par le moi, mais qui se font d’elles-mêmes et qui ont leur propre vie. Philémon représentait une force que je n’étais pas. En imagination, j’eus avec lui des conversations et il dit des choses que je n’aurais pas pensées consciemment. Je perçus très exactement que c’étais lui qui parlait et non pas moi. Il m’expliqua que je procédais avec les pensées comme si je les avais créées moi-même, alors qu’à son avis elles possédaient une vie propre, tels des animaux dans la forêt, des hommes dans une pièce, ou des oiseaux dans les airs : « Si tu vois des hommes dans une pièce, tu ne prétendrais pas que tu les as faits ou que tu es responsable d’eux », m’enseigna-t-il. C’est de la sorte qu’il m’apprit petit à petit l’objectivité psychique, « la réalité de l’âme ».

Grâce aux dialogues avec Philémon, la différenciation entre moi et l’objet de ma pensée se clarifia. Lui aussi, Philémon, s’était en quelque sorte dressé objectivement en face de moi, et je compris qu’il y avait en moi une instance qui pouvait énoncer des dires que je ne savais pas, que je ne pensais pas, voire des choses qui allaient à encontre de moi-même. Psychologiquement parlant, Philémon figurait une intelligence intuitive des choses, supérieure à celle dont disposait le moi. Il était pour moi un personnage mystérieux. De temps en temps, j’avais l’impression qu’il était comme physiquement réel. Je me promenais avec lui dans le jardin et il était pour moi ce que les Indiens appellent un guru.

Chaque fois qu’une nouvelle personnification se dessinait à mon horizon mental, je le ressentais presque comme une défaite personnelle. Car cela voulait dire : « Cela aussi tu l’as ignoré si longtemps ! » Et je sentais une peur s’insinuer en moi, la peur que la série de ces formes puisse être sans fin et que je puisse me perdre fans des abîmes d’ignorance insondable. Mon moi se sentait dévaloriser, quoique de nombreux succès extérieurs eussent dû me tranquilliser à ce point de vue. A cette époque, au cœur de mes ténèbres, rien ne m’aurait semblé plus précieux ni plus désirable que d’avoir un guru réel et concret, un guide doté d’un savoir et d’un pouvoir souverains qui m’aurait aidé à démêler les créations involontaires de mon imagination. C’est cette tâche qu’assuma Philémon que, nolens volens, à ce point de vue, je devais accepter comme « psychagogue ». Il m’a en fait acheminé vers bien des éclaircissements intérieurs.

Plus de quinze ans après, je reçus la visite d’un Indien âgé, très cultivé, un ami de Gandhi, et nous conversâmes sur l’éducation indienne et en particulier sur la relation entre le guru et le chelah. Je lui demandai, redoutant mon audace, s’il pouvait me parler de la nature et du caractère de son propre guru ; ce à quoi il répondit de la façon la plus naturelle :

« Oh ! oui, c’était Chankaracharya.

- Vous ne voulez pas dire le commentateur des Védas ? dis-je. Il y a bien des siècles qu’il est mort.

- Si, c’est de lui que je parle, répliqua mon interlocuteur à ma grande surprise.

- Vous voulez parler d’un esprit ? demandai-je.

- Naturellement, c’était un esprit », me confirma-t-il.

A ce moment, Philémon me vint à l’esprit.

- Il y a aussi des gurus spirituels, ajouta-t-il. La plupart des êtres ont des hommes vivants comme gurus. Mais il y en a toujours qui ont un esprit pour maître.

Cette nouvelle fut pour moi aussi consolante qu’éclairante. Ainsi, je n’étais donc pas tombé hors du monde des humains ; j’avais fait l’expérience de ce qui peut advenir à des hommes, qui poursuivent des préoccupations analogues.

 

C.G. Jung – Ma Vie, Souvenirs, rêves et pensées (Folio)