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Comment pouvons-nous tenter de définir ou au moins de décrire la véritable nature de la femme, le principe féminin dans ses aspects les plus divers et apparemment contradictoires dans toute sa complexité ? Nous avons vu que Neumann parle du développement de la conscience et de la formation du Moi comme processus essentiellement masculins, de séparation de l’inconscient maternel-féminin et d’exclusion et de dévaluation de ses contenus — représentés par l’archétype de la lutte du héros contre le dragon. « L’activité de la conscience masculine est héroïque dans la mesure où le Moi assume spontanément la lutte contre le dragon de l’inconscient et la mène à son terme. Cette domination du principe masculin, qui a une importance décisive pour la position que le principe féminin occupe dans l'aire culturelle patriarcale, détermine le développement spirituel de l’Occident.»

« La déflation de l’inconscient, c’est-à-dire sa “déposition” par la tendance patriarcale du développement conscient, est étroitement liée à la dévaluation du féminin à l l’intérieur du patriarcat [...]. Le stade psychologique dominé par l’inconscient est régi par le matriarcat c’est-à-dire la Grande Mère, qui est vaincue par le héros dans son combat contre le dragon. L’association de l’inconscient avec le symbolisme féminin est archétypique [...]. C’est pourquoi dans l’évolution héroïco-masculine, “s’éloigner de l’inconscient” tend à coïncider avec “s’éloigner du principe féminin”. On retrouve un peu partout, jusque dans la psychologie des primitifs, cette tendance de l’évolution vers une conscience patriarcale, qui se reflète aussi dans le remplacement de la mythologie féminine lunaire par le mythe viril solaire. Tandis que les mythes lunaires révèlent toujours que la lumière-conscience est dépendante du côté nocturne de la vie, c’est-à-dire de l’inconscient, cela ne se produit pas dans les mythes solaires de type patriarcal. Ici le soleil n’est plus le soleil du matin né de la nuit, mais le soleil du zénith. Il représente une conscience masculine qui se sait autonome et inconditionnée […].»

Le même auteur décrit ailleurs la conscience matriarcale, caractéristique du féminin, comme différant de la conscience patriarcale « complètement séparée de l’inconscient et centrée sur le Moi », qui constitue « la base la pensée scientifique occidentale». Normalement  chez la femme le rapport avec la totalité n’est jamais complètement annulé par le rapport avec la conscience ; à côté de l’identification du Moi avec le centre de la conscience, cet aspect de la totalité qui est représenté par le Soi reste de toute façon vivant et perceptible. » Avec la subordination du principe féminin aux valeurs de la culture patriarcale « l’homme devient pour la femme le représentant de la conscience et du développement conscient ». Le développement de la conscience chez la femme « passe par le Toi masculin, qui représente pour elle la conscience libératrice, qu’il soit expérimenté sous une forme transpersonnelle ou personnelle, à l’extérieur l’intérieur […]. Le devenir conscient et la culture de la femme dépendent très étroitement de l’homme ».

Ces observations d’Éric Neumann fournissent les prémisses d’une analyse de la psyché féminine et de ses processus, plus complexes que la psyché et les processus masculins. La situation se complique encore du fait que le premier objet d‘amour, la mère, ne s‘identifie pas pour la fille, comme pour le garçon, à l’image de l’autre sexe. La ligne de développement est plus simple pour le garçon dont le premier objet d’amour est aussi la première femme et la première porteuse de la projection de l'Anima. En se reconnaissant différent, autre, le garçon est porté à structurer un Moi masculin différent de la mère et de l’Anima, et à différencier une conscience, comme monde du Logos, distincte du monde des sentiments et de l‘inconscient représenté par la mère. Ensuite il trouvera son modèle d’identification en la personne du père, qu’il peut considérer comme semblable à lui, et qui l’aide à se reconnaître et à se retrouver dans le monde des valeurs culturelles masculines.

La fille, par contre, doit passer de la mère – son premier objet d‘amour, avec laquelle elle vit d’abord dans un rapport symbiotique originel, mais en qui elle trouve aussi son modèle d’identification et donc la base de la formation du Moi – à la relation avec la première figure de l’autre sexe, le père, porteur de la projection de l’Animus. Pour elle, la mère est le modèle d’identification et doit aider à la formation du Moi, mais en même temps elle est le premier objet d'amour, avec lequel la fille ne vit ni séparation ni différenciation, mais au contraire l'unité, l’état d’identité originelle du rapport symbiotique. Le père est le représentant de l‘autre sexe, c’est-à-dire du différent de soi, et donc de ce qui est inconscient, mais en même temps il est le porteur des valeurs culturelles conscientes. Nous avons donc, pour l‘homme, une situation relativement plus simple et plus linéaire à l’origine, où l’inconscient est la Mère, indifférenciation, affects, Anima, obscurité, ténèbres, inconnu, mystère, irrationalité, ombre, tandis que la conscience est désidentification et différenciation, lumière, champ d’action du Moi, organisation rationnelle, objectivité, monde du Logos et des idées.

Chez la femme les choses se compliquent beaucoup : si le processus de développement de la conscience ne peut appartenir qu‘au Moi, les valeurs du Logos et de l’esprit proviennent en revanche de l'inconscient, de l’Animus. Le principe dominant de la conscience féminine est l’Éros, qui n’est pas un principe de vérité, et donc de discrimination, de recherche cognitive, de réflexion et d’exploration scientifique, comme le Logos, mais un principe de relation, d‘union, qui s'intéresse au domaine personnel plus qu’au général, au subjectif plus qu’à l’objectif, à ce qui est proche plus qu'à ce qui est éloigné, à l’analyse plus qu’à la synthèse, au psychologique plus qu’au logique.

La réalisation spirituelle et créative – comme la capacité d'agir, de vouloir de faire des choix et de prendre des décisions – est inspirée, chez la femme, par l’Animus, dont  les contenus émergent de l‘inconscient et doivent être intégrés. Pour qu’une femme sache ce qu’elle veut, et parvienne à le réaliser, il ne suffit pas qu’elle ait un Moi fort et indépendant – c’est à dire qu'elle ait dépassé les niveaux d’identité et d’identification avec les figures parentales –, il faut encore que l’Animus ait un rapport positif avec son Moi féminin et fonctionne de façon favorable au développement de sa personnalité. S’il peut être difficile pour l’homme de se distinguer de ses propres états d’âme, soit de son Anima, c’est une véritable entreprise pour la femme que de se distinguer – en tant que Moi centre du champ de la conscience et sujet de tous les actes volontaires conscients – de l’Animus dont les opinions et les jugements ont l’apparence d‘idées et de réflexions de la conscience et répondent au monde des valeurs culturelles masculines ou la femme, comme l’homme, est habituée à vivre.

Outre le danger d’invasion de l'Animus et de mélange du Moi et de l’inconscient, la femme court le risque qu’il ne se produise un conflit entre son identité féminine et un développement spirituel et cognitif qui ne prend pas naissance dans le Moi. Dans ce sens, la femme a encore plus besoin que l‘homme de ne pas perdre contact avec son inconscient parce que l‘unitéralité qui en dérive est pour la femme plus dangereuse et dissociante : l’histoire du patriarcat le confirme, où la très longue « phase nécessaire » de détachement du Moi de l’inconscient est une prérogative beaucoup plus masculine que féminine et où la femme mène une vie « en marge », ne créant pas de culture, mais restant en contact vital avec la nature.

La situation de la femme se complique encore du fait que l‘Animus n’est pas seulement porteur des valeurs spirituelles et du principe de conscience, mais qu’en entrant en contact avec le Moi il prend aussi des caractères sexuels ne sont jamais perçus dans tous leurs aspects, ils restent partiellement inconscients, « Nous en arrivons donc à la conclusion paradoxale : qu’il n’y a pas de contenu de la conscience qui ne soit inconscient à un autre point de vue…». « La lumière de la conscience possède, comme nous le savons par l’expérience immédiate, de nombreux degrés de clarté, et le complexe du Moi, de nombreuses gradations dans son intensité. »

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Dès son origine — comme on le voit au niveau primitif et au niveau infantile —, la conscience se constitue par agrégations successives de contenus émergeant de l’inconscient : lorsqu’il n’y a pas encore un complexe du Moi structuré, nous voyons qu’elle étincelle çà et là, chaque fois qu’un événement extérieur ou intérieur vient l’éveiller. Même aux niveaux plus élevés, la conscience n’est jamais une totalité complètement et définitivement intégrée, mais est toujours capable d’une expansion indéfinie. On peut la considérer « comme entourée de nombreuses petites luminosités ».

Il ne faut donc pas penser à une lumière absolue de la conscience qui s’oppose à l'obscurité totale de l'inconscient, mais plutôt à des contenus psychiques relativement conscients, organisés dans la lumière suffisamment continue et ininterrompue du complexe du Moi, contrairement à des contenus psychiques relativement inconscients — une myriade de luminosités dissociées et autonomes que nous pourrions nous représenter comme le « firmament intérieur » de Paracelse, « qui contemple la psyché obscure comme un ciel nocturne constellé d’étoiles dont les planètes et les constellations d’étoiles fixes représentent les archétypes dans toute leur luminosité et leur numinosité ». Dans les rêves et les visions des patients d’aujourd’hui on voit apparaître le ciel étoilé, ou une myriade de lumières, ou bien des yeux innombrables qui brillent dans l’obscurité, qui symbolisent précisément ces multiples luminosités présentées dans l’inconscient.

Comme le dit Marie-Louise Von Franz, « un archétype constellé dans l’inconscient d’un individu transmet des idées spontanées, des images, des connaissances, des inspirations, une connaissance intuitive des choses » qui témoignent d’une forme d'« intelligence » tout à fait différente de celle de la conscience du Moi. La femme semble participer, nettement plus que l’homme, de cette relativité naturelle de l’inconscient et de la conscience. Elle est beaucoup plus capable que l‘homme d’accepter et de comprendre le relatif, qui inclut aussi l’autre partie,  contrairement à l'absolu qui exclut rigidement de soi tout ce qui y est étranger comme incompatible. La conscience patriarcale s’est élevée à une « autosuffisance » ou plutôt à une « suffisance du Moi» qui Iui a conféré un pouvoir apparemment absolu sur l’inconscient et une suprématie incontestable sur le féminin et les forces de la nature. Mais cette sorte d’omnipotence trouve sa limite dans l’unilatéralité excessive qui est fatalement menacée d’énantiodromie, c’est-à-dire de chute dans son opposé.

A l‘heure actuelle, comme peut-être jamais auparavant il est nécessaire de réévaluer une conscience féminine qui est, de par sa nature, beaucoup plus liée à l’inconscient : de fait, paradoxalement, c’est dans l‘inconscient que le Moi féminin puise non seulement sa vitalité créatrice mais aussi son principe de conscience. La modalité « lunaire » de la conscience féminine, dont le rayonnement ne laisse rien échapper et ne cache pas le ciel étoilé, tend à une vision totale, même si elle est imparfaite, qui s’oppose à l’idéal de perfection masculine. « La perfection est un desideratum, une aspiration et un besoin masculins, tandis que la femme, par nature vise à la « complétude » […]. Car de même qu’un ensemble complet est toujours imparfait, la perfection est toujours incomplète et représente de ce fait un état terminal désespérément stérile. Ex perfecto nihil fit – du parfait (ou de l’achevé) rien ne sourd, disent les maîtres anciens, tandis qu’à l’opposé, « l’imparfait » porte en lui les germes d’une amélioration future. »

 

Silvia di Lorenzo - La femme et son ombre (Albin Michel)