Monde-parallele

 

Le mythe est un phénomène éminemment social : il est écouté et raconté par beaucoup de gens. Il confère image et expression à l’expérience religieuse en fin de compte irreprésentable et rend ainsi possible la réunion d’une communauté, tandis qu’une expérience religieuse uniquement subjective et sans image mythique traditionnelle reste inarticulée et asociale et, si tant est qu’elle produise quelque chose, elle conduit sur le plan spirituel à une vie d’ermite.

Bien que l’anachorète ne représente pas un mode de vie exemplaire, la solitude de l’expérience religieuse peut être et sera pourtant un moment de passage aussi inévitable qu’indispensable pour qui vise l’expérience essentielle, c’est-à-dire l’expérience religieuse originelle. Elle seule constitue pour lui le fondement authentique et inébranlable d’une vie intérieure de foi. Mais s’il atteint cette certitude, il ne peut normalement pas en rester là, seul. Son accomplissement le porte à communiquer, et la communication exige un langage.

Mais quel langage choisir ? Manifestement celui qui sera compris. Il n’inventera donc pas à cette fin un nouvel idiome, qui ne pourrait que lui rendre le mauvais service de faire de lui un incompréhensible excentrique ; il se servira au contraire pour s’exprimer, inévitablement du mythe qui existe déjà depuis longtemps, dans notre cas donc le mythe chrétien, fût-ce au risque d’être accusé de verser du vin nouveau dans de vieilles outres. Dans la mesure où son expérience personnelle reste vivante, elle participe des qualités générales du vivant, c’est-à-dire qu’elle ne stagne pas mais, portée par le courant, elle met sans cesse au jour de nouveaux aspects. Le vieux mythe, qui contient toujours quelque chose de plus ancien et de plus originel, reste le même, ce qui représente une propriété indispensable à toutes les formes de religion, mais il connait une nouvelle interprétation. C’est ainsi que la Réforme n’a été en aucun cas un retour à l’Eglise originelle, mais une nouvelle exégèse qui n’a pu éliminer les développements historiques antérieurs, pas plus que la Renaissance n’a été qu’un simple renouveau de l’Antiquité.

L’expérience sans image et sans représentation préconçue à laquelle aspire l’homme moderne le conduira, à moins qu’il ne se prenne pour un prophète, à la conclusion modeste que, malgré toute sa numinosité, cette expérience n’est en fait pourtant que sa propre expérience subjective. S’il dispose des connaissances nécessaires, il reconnaitra aussi que son expérience quant à l’essentiel n’a rien d’unique, mais a déjà été observée dans de nombreux autres cas. Il comprendra ainsi sans mal que de telles expériences relèvent en tout temps de l’essence de la psyché, à quelque Dieu qu’on en attribue l’origine selon le cas. Nous pouvons certes nous libérer de notre psyché par l’imagination et par la foi, tout comme nous pouvons nous libérer du monde tridimensionnel par les mots et les fantasmes. Mais nous ne pouvons savoir immédiatement que ce qui est psychique, bien que nous puissions être certains qu’une expérience sans image est aussi un fait « objectif », même si ce fait ne peut jamais être prouvé.

On entend très souvent de nos jours les gens dire de quelque chose que ce n’est « que » psychique, comme s’il pouvait se faire que ce ne soit pas psychique. Lorsque nous déclarons que quelque chose existe, c’est que nous en avons nécessairement une représentation. Et si nous n’en avions pas, c’est que ce serait, pour nous, au moins inconscient. Mais nous ne pourrions alors rien en dire ni du tout le prouver. La présence d’objets dépend entièrement de notre représentation, et la « représentation » est un acte psychique. De nos jours pourtant, « seulement psychique » veut dire tout simplement « rien ». En dehors de la psychologie, seule la physique contemporaine a dû reconnaitre qu’aucune science ne peut être pratiquée sans la psyché.  

Depuis plus de cent ans le monde est confronté au concept d’inconscient et depuis cinquante ans à une pratique empirique de l’inconscient, mais il y a bien peu de personnes qui en ont tiré des conclusions. Personne n’a remarqué que, sans psyché réflexive, il n’existe pour ainsi dire aucun monde, que donc la conscience représente un second créateur et que les mythes cosmogoniques ne décrivent pas le commencement absolu du monde mais bien plutôt la naissance de la conscience comme second créateur.

Ainsi les mythes décrivent-ils des processus et des développements psychiques. Du fait de ceux-ci, tant qu’ils restent dans un état inconscient, se révèlent inaccessibles à toute altération volontaire, ils exercent comme conditions préexistantes une influence contraignante sur le conscient. Cette influence n’est ni abolie ni corrigée par les conditions de l’environnement. C’est pourquoi on la tient toujours pour démoniaque. Aucune raison n’est en mesure d’exorciser une telle réalité empirique.

Que les archétypes, puisque telle est l’appellation que j’ai donnée à ces facteurs de la psyché préexistants et préformateurs, soient conçus comme de « simples » instincts ou comme des démons et des dieux ne change absolument rien à la réalité de leur existence agissante. Il y a toutefois une différence souvent considérable, selon qu’on les sous-estime en en faisant de « simples » instincts ou qu’on les surestime en en faisant des dieux.

Ces nouveaux points de vue permettent une nouvelle compréhension de la mythologie et de son importance comme expression des processus intrapsychiques. A partir de là il serait aussi possible d’arriver à une nouvelle compréhension du mythe chrétien, et à la vérité tout particulièrement de ses déclarations apparemment choquantes et par trop incompatibles avec la raison. Si le mythe chrétien ne doit finalement pas  devenir obsolète, ce qui signifierait une liquidation d’une portée imprévisible, l’idée d’une interprétation plus orientée par la psychologie s’impose pour sauver le sens et la teneur du mythe. Le danger d’une destruction définitive est considérable, même si les théologiens eux-mêmes commencent à démolir l’univers classique de représentation du mythe, sans mettre en place une nouvelle possibilité d’expression.

 

Extrait de la lettre adressée au pasteur Tanner de Krobühl (Saint-Gall), le 12 février 1959.

C.G. Jung - Correspondance 1958-1961 (Albin Michel)