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L’individu avec la multiplicité de ses tendances et de ses composantes, constitue en tout point un microcosme social où se reflètent, à la dimension de l’individu, à l’échelle la plus petite, les qualités, les propriétés qui règnent en grand dans la société. Ou, à l’inverse, c’est à partir de l’individu, unité de base de la société, que se crée par sommation la dissociation collective. C’est sans doute cette dernière perspective qui est la plus vraisemblable, dans la mesure où c’est la personnalité individuelle qui est l’unité irréductible de vie, son seul vecteur concret et immédiat, alors que la société et l’Etat constituent des idées conventionnelles qui ne peuvent prétendre à l’existence et à la réalité que pour autant qu’elles sont représentées par un certain nombre d’individus. On n’a pas encore assez remarqué, ni assez profondément ni assez clairement, que notre époque est pour ainsi dire héréditairement chargée par l’apport essentiel de l’ère chrétienne – et cela en dépit de l’irréligiosité grandissante – à savoir par la souveraineté du Verbe, de ce Logos (parole et raison), qui représente la figure centrale de la foi chrétienne. La parole est, au sens littéral, devenue notre dieu et elle l’est restée, même si nous ne connaissons le christianisme que par ouï-dire.

Des mots comme « société », « Etat », se sont chargés d’une telle substance qu’ils sont quasiment personnifiés. Au niveau de la pensée banale implicite, l’Etat est devenu, bien plus que n’importe quel roi des temps passés, le dispensateur inépuisable de tous les biens : l’Etat est invoqué, il est rendu responsable, il est mis en accusation, etc… La société, elle, se trouve élevée à la dignité de principe éthique suprême ; on va même jusqu’à lui attribuer des qualités créatrices. Tout se passe comme si personne n’avait remarqué que l’adoration divine du Verbe, nécessaire à une certaine phase historique du développement de l’esprit, comporte un redoutable revers de la médaille. A l’instant où le « mot » a acquis, à travers une formation séculaire, une valeur générale, il se sépare de son lien originel et de sa fusion avec la personne divine. Il existe dès lors une Eglise elle aussi personnifiée et – last but not least – un Etat également personnifié.

La croyance dans le Verbe devient une croyance dans le mot, mot qui se transforme en un infernal slogan susceptible et capable de toutes les escroqueries. Avec cette croyance dans le mot naissent la puissance de la propagande et l’envoûtement de la réclame ; le citoyen est dupé, les maquignonnages politiques, les marchandages et les compromis se nouent à la chaîne et l’enflure du mensonge atteint des proportions que le monde n’a jamais connues. C’est de la sorte que le Verbe qui était originellement messager de l’unité des hommes et de leur rassemblement dans la personne du grand homme unique, est devenu à notre époque source de suspicion et de méfiance de tous contre tous. La croyance en la parole est ainsi devenue non seulement un de nos pires maux, mais aussi le moyen, la source de renseignements auxquels s’adresse toujours le névrosé pour tenter de convaincre l’adversaire ou de faire disparaître l’adversaire qui gît en son sein.

 

C.G. Jung – Présent et Avenir (Denoël Editions)