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Presque toutes les techniques oraculaires ne devraient être utilisées que comme le Yi King, c’est-à-dire seulement dans des situations très graves, et non comme un jeu de société, comme lorsque, par exemple, des personnes assises ensemble et se disent : « Lançons le Yi King et découvrons quelque chose ». On ne devrait utiliser l’oracle que lorsque l’on a une question brûlante, ou que l’on se trouve dans une impasse et dans un état de très grande tension émotionnelle, mais certainement pas quand les choses vont sans à-coup et qu’aucun problème particulier ne vous inquiète.

Nous savons que de fortes tensions intérieures se produisent généralement quand un archétype est constellé. Quelqu’un qui a un rêve archétypal est généralement dans un état de haute tension dynamique, et c’est la raison pour laquelle Jung définit les archétypes comme les dynamismes nucléaires de la psyché. Chaque archétype est aussi comparable à une masse d’énergie dynamique, et chez un schizophrène, par exemple, une telle charge peut faire exploser le complexe de l’ego si la tension est trop forte. Cela démontre empiriquement à quel point peut atteindre la tension d’un archétype, puisqu’elle peut aller jusqu’à détruire la personnalité consciente toute entière. Dans une situation tendue, il est extrêmement probable qu’un archétype soit constellé dans l’inconscient ; c’est le moment où il faut utiliser l’oracle, parce que c’est seulement dans un tel moment qu’il a des chances de fonctionner et de fournir une réponse qui ait du sens. Ainsi, d’une certaine façon, l’archétype est un facteur de probabilité psychique.

Autrement dit, s’il y a un archétype constellé dans l’inconscient d’un analysant, on peut, à un haut degré, prévoir ses réactions et ses problèmes, parce que – si on sait comment faire – il est possible de lire un tel motif, et, en même temps, de reconstruire la situation et les problèmes conscients qui y correspondent, etc. J’ai parfois déjà involontairement agi de la sorte, sans désir particulier de me mettre en valeur, car il est souvent arrivé que quelqu’un, dès la première heure, m’ait raconté un rêve archétypal pour s’introduire à moi, et alors, je lui ai dit : « Bon. Probablement que vous êtes ceci ou cela consciemment ; vous vous cognez généralement la tête dans la vie contre telle ou telle situation, et il est probable que vous avez telle ou telle philosophie à l’esprit ». Quand on me demandait comment je savais cela, je répondais que ce n’était pas certain, mais probable, en raison de la constellation inconsciente qui m’avait été donnée. Si l’inconscient est constellé d’une certaine façon, alors toute la situation psychologique se présente probablement de telle ou telle manière qui lui correspond le mieux. On peut même reconstruire jusqu’à un certain point – pas complètement, mais dans ses grandes lignes – l’aspect du problème conscient à partir de la constellation inconsciente.   

L’archétype pourrait être défini de ce fait comme une structure qui conditionne certaines probabilités psychologiques, et les techniques oraculaires représentent clairement des essais pour parvenir à ces structures. Jung disait dans son livre sur la synchronicité que les événements synchronistiques (et il classifie toutes les techniques divinatoires comme des expériences qui ont affaire avec la synchronicité), que ces événements sont des actes de création, et sont donc uniques. Un événement synchronistique ne peut pas être prévisible, justement parce qu’il consiste toujours dans un acte de création dans le temps et qu’il est par nature irrégulier.

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Les événements synchronistiques sont indiscutablement des actes uniques de création, et sont en eux-mêmes imprévisibles. Mais alors, on se demande : « Pourquoi donc des oracles ? Pourquoi des probabilités, si on ne peut pas vraiment prévoir ? » Eh bien, il y a des probabilités psychologiques ou, comme Pauli les décrivit un jour, des Erwartungs-kataloge, c’est-à-dire des catalogues ou des listes de ce que l’on peut attendre, ce qui signifie que les probabilités calculables en physique se trouvent toujours à l’intérieur de deux limites définies. On ne peut pas dire que la prochaine expérience aura exactement tel ou tel résultat, mais on peut dire qu’elle se trouvera à l’intérieur d’un certain domaine de probabilité, et non pas à l’extérieur. C’est pourquoi de nos jours, le calcul des probabilités produit des listes définies d’attentes ou de résultats attendus.

 

Marie-Louise Von Franz – La psychologie de la divination (Poiesis)