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J’ai commencé à voyager seule voilà tout juste 11 ans. Alors que pour bon nombre de personnes cela représente souvent un vieux rêve, pour moi ça s’est imposé à un moment donné comme la seule possibilité de prendre du recul dans ma vie. Je n’avais jamais pensé ni éprouvé le besoin jusqu’à lors de partir seule, d’autant plus que j’avais développé une phobie de l’avion au début de mon adolescence et que celle-ci ne m’avait pas quittée depuis.
Cette peur était en totale contradiction avec mon goût prononcé pour la découverte de pays et de cultures. C’est pourquoi j’avais toujours réussi à la surmonter et à prendre l’avion lorsqu’il le fallait…mais à quel prix ! Je vivais un véritable enfer dès que la date approchait. Partir à l’aéroport était comme aller à l’abattoir ! Rien de moins et je n’exagère même pas. Tout raisonnement ne m’était d’aucun secours, savoir que l’avion était le moyen de transport le plus sûr, évidemment non plus. La seule façon d’atténuer et de dominer cette peur morbide qui empoissonnait mes départs était de me gaver d’anxiolytiques. Anxiolytiques que je "m’auto-prescrivais" allègrement en me servant dans la réserve de mon père lorsque je lui rendais visite.
Le jour fatidique, et attendu comme fatal, je doublais ou triplais la dose recommandée que j’avalais quand même en plusieurs prises, histoire de pouvoir monter dans l’avion et marcher jusqu’à mon siège !

Début 2008, un tsunami intérieur a bouleversé tout mon être et ébranlé les fondements de ce que je croyais être ma personnalité. L’émergence brutale de contenus inconscients dans ma conscience m’a permis, entre autre et à ma grande surprise, de comprendre le sens de ma terreur de l’avion. Dès cet instant, j’ai su instinctivement qu’elle se résorberait de la même façon qu’elle était apparue, c’est-à-dire d’elle-même, et que je n’aurai désormais plus besoin de ma "béquille médicamenteuse".
Lorsqu’au mois d’août de cette même année, les effets de ce tsunami se sont propagés également dans ma vie professionnelle, j’ai alors ressenti un impérieux besoin de prendre du recul. Je me sentais vidée, mes pensées étaient comme figées, engourdies, je ne parvenais plus à réfléchir, et je me suis très vite rendue compte que je n’y arriverai pas en restant dans mon environnement familier.
Un soir, j’ai vu passer une offre sur le net qui proposait des vols à la dernière minute et le nom d’Héraklion est apparu. Il s’agissait d’un aller simple à un prix défiant toute concurrence - à peine 50 euros - pour un départ dans la nuit suivante.
J’ai commencé par chercher où était la ville d’Héraklion car même si je me doutais qu’elle était en Grèce je ne savais pas où précisément. J’ai eu la surprise de découvrir qu’elle se situait sur une de ses îles ; la Crète. Une île que j’avais bien du mal à placer géographiquement et que je confondais avec Chypre, ne sachant jamais laquelle est moitié grecque, moitié turque…
Sans me laisser le temps d’envisager et de planifier quoique ce soit, une impulsion s’est emparée de moi ; j’ai saisi ma carte bancaire et acheté le billet.
Prendre du recul géographiquement pour pouvoir en prendre dans ma propre vie fût à ce moment-là autant une nécessité qu’un sacré défi que je me lançais, et c’est en me mettant toute seule devant le fait accompli – grandement poussée par mon inconscient il est vrai – que je me suis décidée à le relever.

La seule chose que j’avais prévue dans cette aventure était de rester deux jours à Héraklion en y réservant un hôtel pour ne pas me retrouver complètement perdue à mon arrivée. Ensuite j’aviserai…soit en rentrant à Paris si je ne supportais pas cet « exil », soit en improvisant mon séjour au gré de mes envies si je m’y sentais bien.
La première épreuve de taille fût déjà de me rendre à Orly sans avaler de substance médicamenteuse. La deuxième fût de monter dans l’avion et de ne pas chercher à en descendre avant l’atterrissage en terre crétoise !
Ma peur était toujours présente mais beaucoup moins terrifiante qu’auparavant ; je sentis qu’elle était effectivement en train de s’atténuer et n’ai pas regretté un seul instant de l’affronter sans petits cachets blancs au fond de mon estomac.

J’avoue que lorsque l’avion a atterri je fus particulièrement fière de moi : j’avais réussi ! Quelle délivrance ! Comme si Héraclès (Hercule) dont le nom d’Héraklion est issu, m’avait transmis un peu de sa force héroïque ! Encouragée par cette victoire, je me suis assez rapidement sentie à l’aise dans la ville même si elle n’était pas spécialement à mon goût. J’ai donc décidé d’explorer la partie Est de l’île où j’ai trouvé un petit havre de paix en bord de mer, dans la baie d’Elounda.
Me retrouver seule sans aucun repère dans un pays que je ne connaissais pas et dont je comprenais encore moins la langue était une sensation agréablement déstabilisante.
Cette situation m’obligeait à vaincre mes nombreuses appréhensions, à m’ouvrir davantage aux autres, tout en ne comptant que sur moi-même. Chaque jour m’offrait son lot de découvertes et de petits défis à relever que je transformais en nouvelles conquêtes intérieures. Je me rendais compte que ce voyage me faisait découvrir de nouvelles contrées aussi en moi-même mais j’étais encore loin de me douter de l’impact qu’il engendrerait à mon retour.
Boostée par ce déferlement de nouveautés toutes plus stimulantes, je pus enfin remettre mon cerveau en marche et réfléchir posément à mon avenir professionnel ainsi qu’à la suite que j’allais donner à la situation conflictuelle que j’avais laissé en suspens.
L’heure du retour allait bientôt sonner. Il me fallait commencer à l’envisager et trouver un moyen de rentrer. Je choisis de rejoindre Athènes en ferry et d’y séjourner deux jours avant de me décider à prendre enfin un vol pour Paris.
Quelques jours plus tard, j’annonçais et concrétisais la décision que j’avais prise à Elounda : celle de quitter le duo d’artistes pour lequel je travaillais depuis plusieurs années et d’arrêter purement et simplement mon activité dans le spectacle pour quelques temps. Ces quelques temps durèrent en fait plusieurs années… La passion qui m’avait toujours habitée pour le spectacle s’est éteinte et à presque 40 ans je me suis retrouvée sans avoir aucune idée de ce que « je voulais faire plus tard » ! Jusqu’à ce que « le destin » me mène sur une voie qui avait à nouveau du sens pour moi et sur laquelle j’évolue depuis bientôt 6 ans maintenant.

Après ce premier voyage concluant, partir seule m’est devenu nécessaire même si j’apprécie toujours aussi de partir accompagnée. L’année suivante, je me suis donc aventurée seule du côté du Sinaï en Egypte et en Jordanie, deux pays qui m’intriguaient depuis longtemps. Prendre une compagnie charter égyptienne pour m’y rendre fût d’ailleurs un bon moyen de vérifier que ma phobie était bien en cours de guérison !
Puis je suis revenue en Crète accompagnée cette fois de mon meilleur ami, impatiente de lui faire découvrir cette île qui m’avait remis l’âme à l’endroit.
J’ai ensuite mis à profit ma très longue période de néant professionnel – et dilapider de cette façon un héritage reçu fortuitement à ce moment-là – pour visiter de nombreux régions en Grèce, ses îles surtout, une bonne vingtaine au total. Toutefois chaque année, quelque chose me ramenait ou plutôt me rappelait en Crète. Plus j’ai découvert cette île, plus je m’y suis sentie "au bon endroit" avec le sentiment d’y rentrer chez moi.
D’ailleurs je ne semble pas être la seule à avoir cette impression : tant les crétois que les touristes me prennent pour une grecque. C’est parfois pratique ; je ne me fais pas alpaguer par les rabatteurs des restaurants ni par les vendeurs d’excursions et je peux marcher en toute quiétude partout où je vais. Mais cela donne aussi lieu à des situations cocasses notamment avec les commerçants qui souvent s’obstinent à me parler grec alors que je leur ai demandé de me parler en anglais. D’autres sont même persuadés, je l’ai vécu plusieurs fois, que je suis une grecque ou franco-grecque née en France et qui n’assume pas ses origines helléniques !

Faire "couleur locale" dans un pays, ce n’est pas la première fois que ça m’arrive, toutefois jamais dans ces proportions-là.
A vrai dire, cela m’est arrivé aussi en Italie et en Espagne mais étant bien plus de type méditerranéen que scandinave, ce n’est pas non plus très surprenant.
Ce qui est par contre notable, c’est que depuis l’enfance j’ai une étonnante aptitude à pouvoir, où que je sois, me fondre dans le décor, ainsi qu’une grande faculté d’adaptation à tout ce qui m’environne tant psychiquement que physiquement. Cela est dû, en bonne partie je pense, à une sur-adaptation qu'il m’a fallu développer très tôt tel un instinct de survie, pour pouvoir faire face à ma Déméter de mère qui m’imposait une conformité sans faille vis-à-vis de ses exigeantes attentes à mon égard. Et croyez-moi, avec une Grande Mère pareille, il n’y avait guère d’autre solution que d’apprendre à deviner à l’avance ses états d’âme afin de ne surtout pas déclencher son terrifiant courroux !
Lorsque j’ai appris il n’y a pas si longtemps que mon signe astrologique des Poissons est relié à Protée, une divinité marine grecque, ainsi qu’à son mythe assez peu connu du même nom, cela m’a particulièrement interpellée car je me suis reconnue autant dans l’histoire que dans l’aspect protéiforme du personnage dont le nom est d’ailleurs la racine étymologique de cet adjectif ! (1)

Il me semble que nous avons tous un « quelque part » où nous nous sentons chez nous, un endroit qui ramène à soi, qui permet de se reposer vraiment et de se poser aussi parfois les bonnes questions.
Je me suis rendue compte que la Crète est mon creuset et qu’elle a un effet alchimique sur moi. Il y a « dans le silence de sa mer, un balancement maudit qui vous remet le cœur à l’heure » (2) et qui m’oblige à redessiner les contours de ma géographie intérieure.
Chaque année, elle me façonne patiemment, m’encourageant sans relâche à faire de ma dualité une force et non plus une faiblesse. Elle me rappelle que la nature – ainsi que la nature de toute chose – n’est jamais l’une ou l’autre mais toujours l’une et l’autre. Il faut dire que je suis à bonne école avec elle qui arbore avec tant d’assurance ses contraires dans une harmonie déconcertante…
Au cœur de l’île, monts arides et plaines généreusement verdoyantes semblent jouer à saute-moutons dans une joyeuse procession. La neige perchée sur le dos de ses montagnes imposantes s’amuse à narguer les plages de sable fin et leurs eaux cristallines sans se soucier de l’arrivée du printemps. L’âpreté de ses hivers n’a d’égale que l’opulence de ses étés… finalement à chaque détour, la rebelle opère avec grâce une véritable conjunctio oppositarum !
Même ses églises, dont certaines étaient autrefois des mosquées, assument pleinement l’épique histoire de l’île dans un syncrétisme où campaniles et minarets surannés partagent parfois le même édifice.
Et puis cette union des contraires se ressent jusque dans ses entrailles ; il émane d’elle une forte énergie chtonienne ; enveloppante, accueillante tout en révélant parfois aussi sa nature impitoyable et sans demi-mesure, à l’image de la Déesse Mère qui y a été vénérée pendant si longtemps…

Ce n’est maintenant plus l’impérieux besoin de prendre du recul mais la nécessité d’avancer sur le chemin de ma totalité qui me fait revenir sur ce petit bout de terre isolée au milieu de cette grande mer méditerranée. Le véritable voyage n'est ce pas avant tout de parvenir en un point exceptionnel où la saveur de l'instant baigne tous les contours de la vie intérieure, comme l'a si justement écrit Saint-Exupéry ? (3)
S'agapo Kriti !

 

(1) Protée avait un don de divination dont il rechignait à se servir. Il référait se consacrer à son activité de gardien des troupeaux de phoques de Poséidon (Et oui même dans la mythologie, il n’y a pas de sot métier !) et à rêvasser de longues heures au soleil. Dès que quelqu’un venait lui rendre visite pour tenter d’obtenir de lui des prédictions, il disparaissait alors pour ne pas avoir à répondre et se métamorphosait en prenant la forme de ce qui l’environnait sur le moment : un crabe, un rocher, une étoile de mer…
(2) Léo Ferré (chanson : Il n’y a plus rien)
(3) Citation originale : " Le véritable voyage, ce n'est pas de parcourir le désert ou de franchir de grandes distances sous-marines, c'est de parvenir en un point exceptionnel où la saveur de l'instant baigne tous les contours de la vie intérieure." Saint-Exupéry

 

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