MartinSmolak

 

Dorénavant, tout dépend de l’homme : une monstrueuse puissance de destruction est mise entre ses mains, et la question est de savoir s’il peut résister à l’envie de l’utiliser, et s’il peut la dompter grâce à l’esprit d’amour et de sagesse. Par sa seule force il en sera à peine capable. Il a besoin d’un « défenseur » au ciel, précisément de l’enfant, ravi par Dieu, qui détermine la « guérison » de l’homme en faisant s’amalgamer en une totalité cet homme demeuré jusque-là fragmentaire. Quelle que soit la signification intrinsèque du Soi, totalité de l’homme, ce Soi constitue empiriquement une image du but de la vie, créée spontanément par l’inconscient au-delà des désirs et de toutes les craintes du conscient. Le Soi représente le but de l’homme total, à savoir la réalisation de sa totalité et de son individualité, avec ou contre sa volonté.

La dynamique de ce processus, c’est l’instinct, qui veille à ce que tout ce qui fait partie d’une vie individuelle y figure précisément, avec ou sans l’assentiment du sujet, qu’il ait conscience de ce qui se passe ou qu’il en soit inconscient. Naturellement, cela fait subjectivement une énorme différence si l’être sait pertinemment ce qu’il vit, s’il comprend ce qu’il fait, ou s’il se déclare responsable de ce qu’il projette et de ce qu’il exécute, ou s’il n’en est rien. La différence qui existe entre la conscience d’un état et l’absence de celle-ci, une parole du Christ l’a formulée de façon magistrale : « Si tu sais ce que tu fais, tu es bienheureux, mais si tu ne le sais pas, tu es un maudit et tu es un transgresseur de la Loi. »

Confrontée à la justice de la nature et du destin, l’inconscience n’a jamais valeur d’excuse ; au contraire, elle est passible d’une lourde peine car toute la nature inconsciente semble aspirer à la lumière de la conscience à laquelle pourtant elle répugne tant. Certes, la prise de conscience de ce qui est caché et de ce qui est gardé secret nous met en face d’un conflit insoluble ; c’est du moins ce qu’il semble à la conscience. Mais les symboles nés de l’inconscient qui apparaissent dans les rêves insistent sur la confrontation des éléments contraires, et les images du but décrivent leur harmonisation réussie. Ici vient à notre rencontre et à notre secours une aide empiriquement constatable qui émane de notre nature inconsciente. C’est la tâche du conscient de comprendre ces allusions. Quand ce n’est pas le cas, le processus d’individuation n’en continue pas moins ; à cette différence près que nous en serons victimes et que nous serons traînés par le destin vers ce but inévitable que nous aurions atteint d’un pas viril, si nous avions consacré à temps de la peine et de la patience pour comprendre les numina, les avertissements mystérieux du chemin du destin.

La véritable question, dorénavant, est de savoir si l’être humain est capable de se hisser à un niveau moral plus élevé, c’est-à-dire à un plan de conscience plus haut, pour se trouve au niveau de la puissance surhumaine que les anges déchus ont fait tomber entre ses mains. Mais il ne sait que faire de lui-même et il ne peut pas progresser tant qu’il n’est pas mieux averti de sa propre nature. De ce point de vue règne malheureusement une ignorance effrayante et une répulsion non moins considérable à agrandir et à approfondir le savoir relatif à sa propre nature. Toutefois, aujourd’hui, il faut constater que des esprits appartenant aux milieux les plus divers et les plus inattendus ne peuvent plus se fermer à la conviction qu’au point de vue psychologique quelque chose devrait se passer avec l’homme. Malheureusement, le mot « devrait » exprime que l’on ne sait quoi faire et que l’on ignore la voie qui mènerait à ce but. Certes, on peut espérer en la grâce imméritée de Dieu qui exaucera nos prières. Mais Dieu qui n’exauce pas nos prières veut également devenir homme, et, pour ce faire, il a élu à travers le Saint-Esprit la créature humaine avec toutes ses obscurités, l’homme naturel qui porte la tache du péché originel et à qui les anges déchus ont enseigné les sciences et les arts divins. C’est l’homme coupable qui est apte et pat conséquent choisi pour devenir le lieu de l’incarnation progressive, et non pas l’homme innocent qui se refuse au monde et qui refuse de payer à la vie son juste tribut ; car, en ce dernier, le dieu obscur ne trouverait point l’espace dont il a besoin.

Depuis l’Apocalypse, nous savons à nouveau qu’il n’y a pas seulement lieu d’aimer Dieu, mais qu’il y a aussi lieu de le craindre. Il nous emplit de bien mais aussi de mal ; sans cela, il n’y aurait pas lieu de le craindre, et parce que Dieu veut devenir homme, la résolution de ses propres antinomies doit se produire dans l’homme. Ceci implique pour la créature une responsabilité nouvelle. L’homme ne peut plus chercher d’échappatoires dans sa prétendue petitesse et sa prétendue insignifiance, car le dieu obscur a mis entre ses mains les produits de la guerre chimique et de la bombe atomique, lui conférant ainsi le pouvoir de déverser sur ses contemporains les coupes de la colère apocalyptique. Puisqu’il est ainsi devenu d’une puissance quasi divine, il ne peut plus persévérer aveugle et inconscient. Il doit acquérir du avoir sur la nature de Dieu et sur ce qui se passe dans la métaphysique, afin de mieux se comprendre lui-même et, par-là, arriver à reconnaître Dieu.

 

C.G. Jung – Réponse à Job (Buchet/Chastel)