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Chaque fois qu’un mot inducteur touche à quelque chose qui est en relation avec le complexe caché, la réaction du moi conscient est troublée ou même remplacée par une réponse provenant du complexe. Tout se passe comme si le complexe était un être indépendant capable de troubler les intentions du moi. Les complexes se comportent effectivement comme des personnalités secondaires ou parcellaires qui possèdent une vie mentale propre. Certains complexes se trouvent purement et simplement séparés du conscient parce que celui-ci a préféré s’en débarrasser par refoulement. Mais il en est d’autres qui, ne s’étant jamais trouvés dans le conscient, n’ont pu être expulsés par un acte volontaire. Ils naissent de l’inconscient, envahissent et inondent ensuite le conscient avec leurs étranges et inébranlables convictions et avec les impulsions qui en découlent. Le cas de notre patient (précédemment cité) appartient à cette dernière catégorie. Malgré sa culture et son intelligence il fut la victime sans défense de quelque chose qui l’obsédait et le possédait. Il fut absolument incapable de s’aider lui-même, en quelque façon que ce soit, contre la puissance démoniaque de son état maladif.

L’existence de pareils cas explique dans une certaine mesure pourquoi les hommes éprouvent de la crainte à prendre conscience d’eux-mêmes. Il pourrait bien y avoir réellement quelque chose derrière le rideau – on ne sait jamais. C’est pourquoi on préfère accorder de la considération et une minutieuse attention à des facteurs extérieurs au domaine conscient. Chez la plupart des hommes il existe une sorte de terreur, desidaimonia primitive, concernant les contenus possibles de l’inconscient. Par-delà toute pudeur naturelle, par-delà tout sentiment de honte et de délicatesse, il y a une terreur secrète devant les périls de l’âme. Naturellement on hésite à avouer une crainte aussi ridicule. Mais on devrait se rendre compte que cette crainte n’est aucunement injustifiée ; au contraire, elle n’est que trop fondée. Nous ne sommes jamais sûrs qu’une nouvelle idée ne vienne prendre possession de nous-mêmes ou de notre voisin. Nous savons par l’histoire contemporaine aussi bien que par l’ancienne, que de telles idées sont souvent si étranges, si bizarres, que la raison peut mal s’accorder avec elles. La fascination qui presque toujours s’attache à de pareilles idées, crée un état de possession, de fanatisme ; celui-ci, à son tour, fera que tous les dissidents – si bienveillants et raisonnables qu’ils soient – seront brûlés vifs ou supprimés en masse par le moyen plus moderne de la mitrailleuse. Nous ne pouvons même pas nous rassurer en pensant que de telles choses appartiennent à une époque depuis longtemps révolue. Malheureusement, non seulement elles semblent appartenir au temps présent, mais il faut s’y attendre encore bien davantage dans l’avenir.

Homo homini lupus est (l’homme est un loup pour l’homme), est un truisme amer, mais éternellement valable. L’homme a, effectivement, toutes les raisons de redouter ces forces impersonnelles qui siègent dans l’inconscient. Nous nous trouvons dans une inconscience béate en ce qui concerne ces forces parce qu’elles ne se manifestent jamais ou presque dans nos actes personnels, tant que nous sommes dans des circonstances normales. Mais, par contre, si des hommes s’agglomèrent et forment une foule, alors le dynamisme de l’homme collectif se déchaîne – bêtes fauves ou démons qui dorment au fond de chaque individu – jusqu’à ce qu’il devienne comme une molécule de la masse. Au sein de la masse, l’homme s’abaisse inconsciemment à un niveau moral et intellectuel inférieur, à ce niveau qui est toujours présent sous le seuil de la conscience, prêt à se déchaîner, dès qu’il est excité et soutenu par la formation d’une foule.

Il me semble que c’est un malentendu fatal de considérer la psyché humaine comme une simple affaire personnelle et de l’interpréter exclusivement d’un point de vue individuel. Une telle explication est uniquement applicable à l’individu dans ses occupations et ses relations journalières habituelles. Si cependant il se produit une légère perturbation, mettons sous la forme d’un événement imprévu et quelque peu extraordinaire : immédiatement surgissent des forces instinctives, nouvelles et même fort étranges. Elles ne peuvent plus être expliquées par des thèmes personnels, car elles évoquent bien davantage ce qui se déroule chez les primitifs, comme une panique lors d’une éclipse de soleil ou lors de phénomènes analogues. Ainsi, la tentative d’expliquer l’explosion meurtrière des idées révolutionnaires par un complexe paternel personnel me semble singulièrement insuffisante.

La modification du caractère qui résulte de l’irruption des forces collectives est étonnante. Un être doux et raisonnable peut devenir un forcené ou une bête sauvage. On est toujours enclin à attribuer la faute à des circonstances extérieures, mais rien ne pourrait exploser en nous si cela ne s’y était trouvé. Effectivement, nous vivons sans cesse sur un volcan, et, pour autant que nous sachions, il n’existe aucun moyen préventif humain contre une éruption possible, qui détruira tour ce qui se trouve à sa portée. C’est certainement une excellente chose que de prêcher la raison et le bon sens humain, mais que faire si vous avez comme auditoire une maison d’aliénés ou une foule en proie à la passion collective ? Il n’y a guère de différence entre les deux, car le fou comme la masse sont menés par des forces bouleversantes, impersonnelles.

 

C.G. Jung – Psychologie et Religion (Buchet-Chastel)