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Lorsque l’inconscient collectif au sein d’une existence individuelle est représenté principalement par les figures parentales, les attitudes et les impulsions du puer seront marquées par le petit garçon à sa maman ou le fils du papa, par l’adolescence éternelle de la vie provisoire. Le premier plan névrotique obscurcit alors l’arrière-plan archétypique. Nous supposons que l’adolescence négative et ingrate ainsi que l’absence de progrès et de réalité relèvent tous d’un problème du puer, mais ce sont les aspects personnel et parental au premier plan névrotique qui dénaturent le lien nécessaire avec l’esprit. L’appel transcendant est alors vécu à l’intérieur du complexe familial, comme tentative pour sauver les parents ou être leur messie. L’appel authentique ne peut pas être suscité de l’extérieur, ou bien ne peut l’être que de l’extérieur : grâce aux drogues. Mais le complexe parental n’est pas seul responsable de la paralysie, de la mutilation ou de la castration des figures puer archétypiques. Cette mutilation renvoie aussi à la faiblesse et à l’impuissance particulières qui caractérisent le début de toute entreprise. Elle est inhérente à la direction verticale unilatérale, avec sa propension à voler et retomber (telle la paire Icare – Ganymède). Le puer doit être faible sur terre, car la terre n’est pas son élément. Sa direction est verticale. Le monde horizontal, le continuum d’espace-temps que nous appelons « réalité », n’est pas son univers. Alors le nouveau meurt aisément, car il n’est pas né dans le Diesseits*, et cette mort le confirme dans l’éternité. La mort n’a pas d’importance car le puer donne l’impression qu’il peut revenir encore, prendre un nouveau départ. La mortalité renvoie à l’immortalité, le danger ne fait que rehausser l’irréalité de la « réalité » et intensifie le lien à la verticalité.

A cause de cet accès vertical direct à l’esprit, de cette immédiateté où la vision du but et le but lui-même ne font qu’un, la vitesse ailée, la hâte – et même le raccourci – s’imposent. Le puer ne sait que faire de l’indécision, du moment opportun et de la patience. Il ne connait rien aux saisons et à l’attente. Et lorsqu’il doit se reposer ou quitter la scène, il lui semble être coincé dans un état intemporel, non affecté par le passage des ans, désaccordé par rapport au temps. Son errance est pareille à celle de l’esprit, sans attache, et n’a rien d’une odyssée de l’expérience. Il erre pour dépenser ou gagner, pour enflammer, tenter sa chance, mais non dans la perspective de rentrer chez lui. Nulle femme ne l’attend, il n’a pas de fils à Ithaque. Pareil au senex, il n’entend pas, n’apprend pas. Par conséquent, le puer ne comprend guère ce qu’on retire de la répétition et de la cohérence, c’est-à-dire du travail, du fait d’avancer et de reculer, d’aller à droite et gauche, d’entrer et de sortir, qui contribuent à la subtilité d’un parcours pas à pas à travers la complexité labyrinthique du monde horizontal. Ces enseignements ne font que mutiler ses talons ailés, car c’est à ce niveau-là qu’il est particulièrement vulnérable. Quoi qu’il en soit, il n’est pas conçu pour marcher mais pour voler.

Or la connexion directe avec l’esprit peut se révéler indirecte ou, plutôt, peut être détournée au moyen de la Grande Mère ou par elle. Les figures puer ont souvent une relation privilégiée avec la Grande Mère, qui les aime en tant qu’elles portent l’esprit ; la pensée de l’inceste l’amène (et les amène) à un paroxysme extatique et à la destruction. Elle nourrit leur feu par un désir animal et attise leur flamme par la promesse d’occasions et de conquêtes au sein du monde horizontal, son monde matériel. L’impulsion puer est renforcée par cette imbrication avec l’archétype de la Grande Mère, que celle-ci joue le rôle de l’amante ou d’assassin du héros, conduisant à ces exagérations spirituelles que nous qualifions de névrotiques. Parmi ces exagérations, la principale est l’humeur labile et la dépendance de l’esprit envers les humeurs. De nouveau, elles sont décrites en termes verticaux (sommets et profondeurs, gloire et désespoir), et des échos nous parviennent des fêtes d’Attis appelées tristia et hilaria.

L’esprit éternel se suffit à lui-même et contient toutes les possibilités. Tandis que le senex se perfectionne au cours du temps, le puer est parfait dès l’origine. Par conséquent, cet état exclut tout développement, qui impliquerait une dégénérescence, c’est-à-dire une perte, une chute et une restriction des possibilités. Ainsi, en dépit de sa capacité à changer, le puer, comme le senex, résiste en son fond à toute évolution. Cette perfection de soi, cette impression de tout savoir et de n’avoir besoin de rien, constitue le vrai arrière-plan de la suffisance  à soi et de l’isolement de tout complexe reflétés par exemple dans les attitudes narcissiques du moi, cette qualité de l’hermaphrodite et de l’ange où le masculin et le féminin sont si parfaitement unis que rien ne leur fait défaut. Il n’y a partant plus besoin de relation ou de femme, à moins qu’il ne s’agisse de quelque puella magique ou figure maternelle capable de renvoyer avec admiration et sans la perturber cette image de l’unité hermaphrodite exclusive de soi avec sa propre essence archétypique. Les sensations de distance et de froideur, de fugacité, de sexualité ithyphallique donjuanesque ou d’homosexualité peuvent être toutes conçues comme des dérivatifs de cette connexion archétypique privilégiée avec l’esprit, qui brûle peut-être d’une flamme bleue et idéale mais peut révéler dans une relation humaine le pénis gelé et la semence glacée d’un incube de Satan.

 

James Hillman – La trahison et autres essais (Éditions Payot & Rivages)

*Diesseits : ce monde-ci