Olympe

De la même façon que nous pouvons illuminer la psychologie au moyen de la mythologie, nous pouvons apporter des preuves à la mythologie grâce à la psychopathologie. Le double mouvement qui se produit entre la mythologie et la pathologie constitue le fondement de notre travail archétypique. De même que les mythes situent nos pathologies dans un cadre plus vaste avec un arrière-plan plus profond, loin des interprétations réductrices du personnalisme ou des explications littérales, de même les pathologies sont le moyen par lequel les mythes entrent dans nos vies et prennent corps. Alors, il ne s’agit plus d’histoires dans un livre illustré mais d’une histoire qui se déroule dans nos vies et dont nous sommes les illustrations.

L’idée que nous développons ici est qu’à tout archétype correspond un style de pathologie. Le pathos de l’archétype, ce qui en lui nous touche, est aussi essentiel que son logos, sa signification. Les mythes ne nous parlent pas seulement du psychodynamisme archétypique mais aussi de la psychopathologie archétypique. A travers nos pathologies, nous entrons dans le mythe et le mythe entre en nous ; les pathologies sont notre façon d’imiter, de mimer les modèles divins. 

Dans nos vies pathologiques, le puer aeternus apparait comme un type spécifique d’adolescence prolongée, qui dure parfois jusqu’à quarante ans et peut se terminer par une mort violente et subite. Le puer pourrait bien être la figure à laquelle renvoie la remarque de Sartre : « La jeunesse ? C’est une maladie bourgeoise »  –  ce qui est non pas une réflexion sur la société mais son arrière-plan archétypique, une réflexion archétypique : une maladie archétypique, comme le sont toutes les pathologies.

Dans ma première partie, j’ai esquissé la description de quelques caractéristiques de cette figure. Permettez-moi de les énumérer de nouveau : fait d’être blessé (hypocondrie, blessures aux mains et aux pieds, poumons, saignements), désir d’ascension (verticalité), penchant pour le feu et l’eau (Icare), esthétisme (personnes-fleurs, Hyacinthe, Narcisse) ; fait d’être hors du temps (incapacité à s’inscrire dans le temps ou à vieillir, ou bien curieux engouement pour les antiquités), caractère autodestructeur (désir d’échouer, de tomber, de mourir dans un cataclysme), ardent désir érotique (besoin compulsif de transgression), absence ou excès de moralité, constellation parentale exagérée (incapacité à vivre dans un contexte humain sans diviniser ou diaboliser les parents réels). Enfin, pour ce qui nous occupe ici, le puer aeternus est cette structure de la conscience et ce modèle de comportement qui : a) refuse le senex et se bat avec lui (le senex représentant le temps, le travail, l’ordre, les limites, l’apprentissage, l’histoire, la continuité, la survie et l’endurance) et qui b) est poussé par l’élément phallique en lui à interroger, chercher, voyager, chasser, rechercher, transgresser toutes les limites. C’est un esprit animé d’un insatiable désir de se déplacer, qui n’a pas de « chez-soi » sur terre, est toujours en transition entre l’endroit dont il vient et celui où il va. Son Éros est commandé par le regret et les psychologues condamnent cet esprit en le considérant comme incapable d’établir des relations, autoérotique, donjuanesque et même psychopathe.

 

James Hillman – La trahison et autres essais (Éditions Payot & Rivages)