Cosmosdeux

 

Beaucoup d’hommes ne sont que partiellement conscients. Même parmi les Européens très civilisés, il se trouve une quantité disproportionnée de gens anormalement inconscients dont une grande partie de la vie se déroule en un état inconscient. Ils savent ce qui se passe en eux, mais ils ne savent pas ce qu’ils font ou ce qu’ils disent. Ils ne peuvent rendre aucun compte de la portée de leur action. Ce sont des gens qui se trouvent anormalement inconscients, donc dans un état primitif. Mais alors, finalement, qu’est-ce qui les rend conscients ? Quand ils reçoivent un coup de bâton sur le nez, alors quelque chose se passe et c’est cela qui les rend conscients : ils ont été fatalement heurtés, et alors la lumière se fait en eux.

Une conscience gonflée comme la grenouille de la fable est toujours égocentrique et n’est consciente que de sa propre présence. Elle est incapable de tirer des leçons du passé, incapable de comprendre les événements du moment, et incapable de trouver des conclusions justes quand à l’avenir. Une telle conscience est hypnotisée par elle-même, et c’est pourquoi il est impossible de converser avec elle. Elle se condamne inévitablement à des catastrophes qui risquent de la détruire d’un seul coup. Tout se qui serait – positivement ou négativement – devoir de l’homme et qu’il ne peut pas encore accomplir, vit en tant que forme et qu’anticipation mythologiques à côté de sa conscience, soit comme projection religieuse ou – ce qui est plus dangereux – comme contenus de l’inconscient qui se projettent spontanément sur des objets parfois incongrus, comme par exemple : doctrines et procédés hygiéniques prometteurs de guérisons. Tout cela est un succédané rationaliste de la mythologie plus dangereux que favorable pour l’homme, parce que pas naturel.

L’excitation d’un conflit est une vertu luciférienne, au sens propre du mot. Le conflit engendre le feu des affects et des émotions et, comme tout feu, celui-ci a aussi deux aspects qui sont, l’un, la combustion et l’autre, la production de lumière. L’émotion est d’une part le feu alchimique dont la chaleur fait apparaître tout et dont l’ardeur omnes superfluitates comburit – consume tout ce qui est superflu – et d’autre part, l’émotion est ce moment où l’acier rencontre une pierre et en fait jaillir une étincelle : car l’émotion est la source principale de toute prise de conscience. Point de passage de l’obscurité à la lumière, ni de l’inertie au mouvement sans émotion.

 

C.G. Jung – L’Âme et la Vie (Le livre de poche)