Mer

 

…Hier matin, le cœur léger, j’ai secoué de mes souliers la poussière de l’Amérique, en même temps qu’un fichu « mal aux cheveux » ! car les Y.’s m’avaient reçu avec un merveilleux champagne… En ce qui concerne l’abstinence, j’en suis arrivé – quand au principe – sur un terrain branlant, de sorte que la loyauté m’impose de démissionner des sociétés de tempérance ; je reconnais que je suis un véritable pécheur et j’espère ainsi qu’à l’avenir je pourrai supporter sans émotion la vue d’un verre de vin – d’un verre qui n’est pas encore bu. C’est toujours ainsi : seul ce qui est défendu attire. Je crois que je ne dois pas m’interdire trop de choses…

Donc, hier matin, vers dix heures, nous nous mîmes en route ; à gauche les très hauts gratte-ciel blanchâtres et rougeâtres de la City de New York montent à l’assaut du ciel ; à droite, les cheminées fumantes, les docks, etc., de Hoboken. Le matin était brumeux ; bientôt New York disparut et peu à peu commencèrent les grandes houles de la mer. Après du bateau-phare, nous déposâmes le pilote américain et voguâmes alors « dans le triste désert de la mer ». Comme toujours, la mer est d’une grandeur et d’une simplicité cosmiques qui imposent le silence. Car que peut dire l’homme, surtout la nuit, quand l’Océan est seul avec le ciel étoilé ? Chacun regarde au loin, muet, renonçant à toute puissance personnelle tandis que, nombreuses, de vieilles paroles, de vieilles images traversent l’esprit. Une douce voix parle de la mer archi vieille, infinie, de « la mer qui gronde au loin », des « vagues de la mer et de l’amour », de Leucothée, l’aimable déesse qui apparaissait, à travers l’écume des vagues jaillissantes, à Ulysse, voyageur fatigué, et lui donnait le fin voile de perles qui le sauvera. La mer est comme la musique ; elle porte en elle et effleure tous les rêves de l’âme. La beauté et la grandeur de la mer viennent de ce qu’elle nous contraint à descendre dans les fécondes profondeurs de notre âme où nous nous confrontons avec nous-mêmes, nous recréant, animant « le triste désert de la mer ». Pour l’instant, nous sommes encore épuisés par « la tourmente de ces derniers jours ». Nous ruminons et remettons en ordre, par un travail inconscient, tout ce que l’Amérique a bouleversé en nous…

 

Extrait d’une lettre de Jung à sa femme lors de son voyage aux Etats-Unis – Ma Vie (Folio)