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Pour protéger l’individu contre le risque de se confondre avec les autres, il n’est de meilleur moyen que la possession d’un secret qu’il veut ou qu’il lui faut garder. Les tout premiers débuts de la formation des sociétés laissent paraître le besoin d’organisation secrète. Là où il n’y a pas de motifs suffisants contraignant à garder un secret, on invente ou on « trousse » des secrets qui ne sont alors « connus ou « compris » que des initiés privilégiés. Cela était le cas chez les rose-croix et chez beaucoup d’autres. Parmi les pseudo-secrets, il en existe de réels qui – ô ironie – ne sont même pas connus des initiés, par exemple dans ces sociétés qui ont emprunté principalement leurs « secrets » à la tradition alchimiste.

Le besoin de s’entourer de mystère est, à l’échelon primitif, d’importance vitale, le secret partagé fournissant le ciment de la cohésion du groupe. A l’échelon social, le secret représente une compensation salutaire du manque de cohésion de la personnalité individuelle qui, par des rechutes constantes dans l’identité originelle inconsciente avec les autres, s’effondre et s’éparpille toujours à nouveau. La recherche du but, ce but étant un individu conscient de ses particularités, devient un long travail éducatif presque sans espoir à cause de la donnée suivante : une communauté constituée par des individus isolés, qui ont eu le privilège d’une initiation, ne peut à son tour se reconstituer qu’à travers une identité inconsciente, même s’il s’agit désormais d’une identité socialement différenciée. La société secrète est un échelon intermédiaire sur le chemin de l’individuation : on confie encore à une organisation collective le soin de se laisser différencier par elle ; c’est-à-dire que l’on n’a pas encore discerné qu’à proprement parler c’est la tâche de l’individu, de se tenir sur ses propres pieds et d’être différent de tous les autres. Toutes les identités collectives, qu’elles soient appartenance à des organisations, professions de foi en faveur de tel ou tel « isme », etc., gênent et contrecarrent l’accomplissement de cette tâche. Ces identités collectives sont des béquilles pour des paralytiques, des boucliers pour anxieux, des canapés pour paresseux, des pouponnières pour irresponsables, mais tout autant des auberges pour des pauvres et faibles, un havre protecteur pour ceux qui ont fait naufrage, un but glorieux et ardemment escompté pour ceux qui ont erré et qui sont déçus, et une terre promise pour les pèlerins harassés, et un troupeau et une clôture sûre pour brebis égarées, et une mère qui signifie nourriture et croissance.

C’est pourquoi il serait erroné de considérer ce degré intermédiaire comme un obstacle ; il représente au contraire, et encore pour longtemps, la seule possibilité d’existence de l’individu qui, aujourd’hui plus que jamais, se retrouvé menacé d’anonymat. Cette appartenance à une organisation collective est si importante à notre époque qu’avec un certain droit elle paraît à beaucoup être un but définitif, tandis que toute tentative de suggérer à l’homme l’éventualité d’un pas de plus sur la voie de l’autonomie personnelle est considérée comme présomption ou défi prométhéen, comme phantasme ou comme impossibilité.  

Mais il peut advenir que quelqu’un, pour des motifs de poids, se voie contraint de chercher sa route, par ses propres moyens, vers des horizons plus larges, parce qu’il ne trouve, dans aucune des formes, aucun des moules, aucune des enveloppes, dans aucune des manières de vie et des atmosphères qui lui sont offertes, celle qui lui convient. Dès lors, il ira seul, représentant sa société à lui. Il sera sa propre multiplicité qui se compose de nombreuses opinions et de nombreuses tendances, qui ne vont point nécessairement toutes dans le même sens. Au contraire, il sera dans le doute avec lui-même et il éprouvera de grandes difficultés pour amener sa propre multiplicité à une action homogène et concertée. Même s’il est extérieurement protégé par les formes sociales d’un de ces degrés intermédiaires, dont nous venons de parler, il n’en possède pas pour autant une protection contre la multiplicité intérieure qui le désunit d’avec lui-même et qui le pousse à s’en remettre au détour que représente l’identité avec le monde extérieur.

De même que l’initié, grâce au secret de sa société, s’interdit le détour dans une collectivité moins différenciée, de même l’individu isolé a besoin, pour cheminer solitaire, d’un secret que, pour quelque motif que ce soit, il ne doit ni ne peut livrer. Un tel secret l’oblige à s’isoler dans son projet individuel. Beaucoup d’individus ne peuvent supporter cet isolement. Ce sont les névrosés qui jouent nécessairement à cache-cache avec les autres aussi bien qu’avec eux-mêmes, sans pouvoir, cependant, parvenir à prendre l’un ou les autres réellement au sérieux. En règle générale, ces sujets sacrifient leur but individuel au besoin d’adaptation sociale, ce à quoi les encouragent toutes les opinions, toutes les convictions et tous les idéaux de l’entourage. D’ailleurs contre ces derniers il n’est d’argument raisonnable. Seul un secret que l’on ne peut trahir, c’est-à-dire un secret qui nous inspire la crainte, ou que l’on ne saurait formuler en paroles descriptives (et qui à cause de cela, relève apparemment de la catégorie « folie »), peut empêcher la rétrogradation inévitable dans le collectif. Le besoin d’un tel secret est, dans de nombreux cas, si grand, qu’il suscite des pensées et des actions dont on ne se sent plus capable de supporter la responsabilité. Souvent, derrière de semblables attitudes, il serait faux de ne voir qu’arbitraire ou présomption ; c’est au contraire une dira necessitas – une cruelle nécessité – inexplicable à l’individu lui-même qui s’empare de lui tel un destin inéluctable, et qui démontre ad oculos – qui lui place devant les yeux – pour la première fois peut-être de sa vie, l’existence de facteurs étrangers plus puissants que lui au sein de ses domaines les plus intimes dont il se croyait le maître.

 

C.G. Jung – Ma Vie, Souvenirs, rêves et pensées (Folio)