arbre

 

Toute hypothèse scientifique est un instrument qui sert à élargir le champ de la conscience, mais qui, au bout d’un certain temps, en limite l’évolution future. La notion d’espace tridimensionnel, par exemple, a très efficacement servi les débuts de la mécanique et de la géométrie. L’hypothèse était que l’espace avait trois dimensions, tout devait donc être construit géométriquement selon ces trois dimensions. Cette hypothèse fournissait un modèle, une grille, pourrait-on dire, extrêmement utile, permettant de décrire un grand nombre de faits macrocosmiques de façon convaincante. La mécanique continue d’utiliser ces modèles tridimensionnels. Mais lorsqu’on en vint à considérer les phénomènes microphysiques, cette théorie se révéla insuffisante ; les faits ne correspondaient plus au schéma qu’elle proposait. S’il avait été alors possible d’admettre que ces trois dimensions constituaient une simple hypothèse de travail qui, dans tel et tel domaine, ne convenait plus, il eût suffi d’abandonner l’hypothèse en question et de chercher de nouveaux schémas. Mais cela demande beaucoup de temps, car l’esprit humain a une malencontreuse tendance à demeurer accroché à ses anciens schémas, au point même parfois, pour les sauvegarder, de déformer les faits. Les hommes s’attachent émotivement à leurs hypothèses de travail comme s’il s’agissait de vérités éternelles, si bien qu’elles deviennent un handicap au développement futur de la conscience dans la mesure même où elles ont pu l’aider auparavant. Il en est ainsi de toutes les hypothèses de travail : comme elles reposent sur des structures archétypiques, elles risquent de nous fasciner et de nous garder en leur pouvoir. C’est pourquoi l’éclatement de la prison qu’elles forment est ressenti comme une libération, une ouverture sur de nouvelles possibilités de vie. C’est là un processus fondamental inhérent à tout progrès de la conscience, c’est pourquoi il est décrit dans tant de mythes cosmogoniques comme l’un des événements primordiaux et fondamentaux de l’histoire de la création.

Comme l’a souvent fait remarquer Jung, tous les archétypes sont reliés entre eux dans l’inconscient ; il est impossible de les séparer l’un de l’autre. Si l’on approfondit suffisamment l’étude de n’importe lequel d’entre eux, en mettant au jour toutes les associations qui s’y rapportent, on finit par les extraire tous. Cela me rappelle ce que disent les Chinois d’une certaine sorte d’herbe dont les racines s’étendent si loin en tous sens qu’il est impossible de l’arracher complètement ; si l’on tirait assez fort sur l’une de ces racines, le pré tout entier viendrait avec ! Il en est de même des archétypes ; si vous tirez suffisamment sur l’un d’entre eux, vous amenez à vous tout l’inconscient collectif. C’est pourquoi dans le domaine de la psychologie, on ne peut ni ne doit aborder les contenus de l’inconscient à l’aide de la seule fonction pensée. En psychologie, la fonction sentiment est indispensable pour apprécier la tonalité affective de l’image archétypique, en même temps que la relation logique qui la lie aux autres images.

L’arbre, par exemple, possède en tant que symbole une connotation affective très particulière. Il communique, au niveau de l’émotion, une impression qui n’est pas identique à celles que nous donne le soleil, la grande Mère Terre, la source, et ainsi de suite. Dès que vous abordez ces symboles au niveau du sentiment, vous constatez que, bien qu’ils se contaminent et soient apparentés, chacun d’entre eux vous impressionne à sa façon. L’on pourrait dire, par exemple, que la terre est une mère, qu’elle est associée à la source et à l’arbre, mais aussi qu’elle est un symbole de mort, car on retourne à la terre, et ainsi de suite ; mais la Mère Terre, la Mère Arbre ou l’Arbre de Vie ne sont pas ressentis de la même façon. Intellectuellement, on pourrait les croire presque identiques, mais le sentiment s’y refuse. Le rôle que joue la fonction du sentiment en psychologie est ce qui gêne ceux qui nous déclarent « non scientifiques ». Mais c’est, au contraire, afin d’être précis, de faire preuve d’exactitude et de ne pas nager dans la mer infinie de l’inconscient qu’il convient d’avoir recours au sentiment, qui est une fonction de discrimination et d’évaluation.  

 

Marie-Louise Von Franz – Les Mythes de Création (Editions La Fontaine de Pierre)