poseidon

 

Parmi les malades dits névrotiques d’aujourd’hui, bon nombre, à des époques plus anciennes, ne seraient pas devenus névrosés, c’est-à-dire n’auraient pas été dissociés en eux-mêmes, s’ils avaient vécu en des temps et dans un milieu où l’homme était encore relié par le mythe au monde des ancêtres et par conséquent à la nature vécue et non pas seulement vue du dehors ; la désunion avec eux-mêmes leur aurait été épargnée. Il s’agit d’hommes qui ne supportent pas la perte du mythe, qui ne trouvent pas le chemin vers un monde purement extérieur, c’est-à-dire vers la conception du monde telle que la fournissent les sciences naturelles et qui ne peuvent davantage se satisfaire du jeu purement verbal de fantaisies intellectuelles, qui n’ont pas le moindre rapport avec la sagesse.

Ces victimes de la scission mentale de notre temps sont de simples « névrosés facultatifs », dont l’apparence maladive disparait au moment où la faille ouverte entre le moi et l’inconscient arrive à s’effacer. Celui qui a fait une expérience profonde de cette scission est aussi plus à même que d’autres d’acquérir une meilleure compréhension des processus inconscients de l’âme et d’éviter ce danger typique qui menace les psychologues : l’inflation. Celui qui ne connait pas par sa propre expérience l’effet numineux des archétypes aura peine à échapper à cette action négative s’il se trouve, dans la pratique, confronté avec lui. Il surestimera ou sous-estimera parce qu’il ne dispose que d’une notion intellectuelle, mais d’aucune mesure empirique. C’est ici que commencent – non seulement pour le médecin – ces dangereuses aberrances dont la première consiste à essayer de tout dominer par l’intellect. Elles visent un but secret, celui de se soustraire à l’efficacité des archétypes et ainsi à l’expérience réelle, au bénéfice d’un monde conceptuel qui à l’aide de notions décrétées claires aimerait bien couvrir et enfouir toute la réalité de la vie. Le déplacement vers le conceptuel enlève à l’expérience sa substance pour l’attribuer à un simple nom qui, à partir de cet instant, se trouve mis à la place de la réalité. Une notion n’engage personne et c’est précisément cet agrément que l’on cherche parce qu’il promet de protéger contre l’expérience. Or l’esprit ne vit pas par des concepts, mais par les faits et les réalités. Ce n’est pas par des paroles qu’on arrive à éloigner un chien du feu. Et pourtant on répète, à l’infini, ce procédé.

C’est pourquoi les malades les plus difficiles et les plus ingrats, d’après l’expérience que j’en ai faite, sont, à côté des menteurs habituels, les prétendus intellectuels ; car chez eux une main ignore toujours ce que fait l’autre. Ils cultivent une psychologie à compartiments. Avec un intellect que ne contrôle aucun sentiment tout peut se faire, tout peut se résoudre et pourtant on souffre d’une névrose. La rencontre avec mes analysés et le confrontation avec le phénomène psychique qu’eux et mes malades m’ont présenté, dans un déroulement inépuisable d’images, m’ont appris infiniment de choses, non seulement des données scientifiques, mais aussi une compréhension de mon être propre.

J’ai beaucoup appris grâce à eux et notamment à travers erreurs et échecs. J’ai analysé surtout des femmes qui s’y adonnaient souvent avec une conscience, une compréhension et une intelligence extraordinaires. Elles ont beaucoup contribué à me faire découvrir des voies nouvelles dans la thérapie. Quelques uns de mes analysés sont devenus mes disciples au sens propre du terme et ont répandu mes idées par le monde. Parmi eux j’ai trouvé des êtres dont l’amitié, pendant des dizaines d’années, ne s’est pas démentie.

Mes malades et mes analysés m’ont si bien mis la réalité de la vie humaine à portée de la main que je n’ai pu faire autrement que d’en dégager des faits essentiels. La rencontre d’êtres humains de genres et de niveaux psychologiques les plus différents eut pour moi une grande et incomparable importance, plus grande qu’une conversation à bâtons rompus avec une personnalité célèbre. Les conversations les plus belles et les plus lourdes de conséquences que j’ai eues dans ma vie sont anonymes.  

 

C.G. Jung – Ma Vie, Souvenirs, rêves et pensées (Folio)