Anima_Jake_Baddeley

 

Regardez par exemple la façon dont j’ai été amené à découvrir l’anima, j’aurais pu considérer ce phénomène comme du haut d’un piédestal ; je me serais ainsi identifié à l’inconscient, et, ce faisant, serais devenu son jouet. Ce sont les difficultés que j’ai eues à m’opposer à l’interférence de cette figure d’anima qui m’ont permis de prendre la mesure du pouvoir de l’inconscient qui est vraiment intense.

L’animus peut duper de la même manière l’esprit d’une femme, exactement comme l’anima a cherché à me duper avec ses astucieuses insinuations en me donnant une fausse idée de la réalité et en cherchant à m’empêcher de vraiment la comprendre. Avant même toute justification, l’animus arrive comme une certitude et jette des convictions hors sujet, tout en le faisant souvent de manière si délicate que cela demande la plus grande subtilité pour le faire sortir de sa tanière. Mon anima aurait facilement pu me manipuler et me faire croire que j’étais un artiste incompris, en me poussant à mettre de côté la réalité pour développer ces prétendus dons artistiques. Si j’avais suivi mon inconscient dans cette voie, un beau jour mon anima serait intervenue pour me dire : « Tu t’imagines que ces idioties que tu fais sont de l’art ? Pas du tout. » C’est de cette façon qu’on peut être réduit en miettes par le processus énantiodromique. Comme je l’ai dit, suivre l’inconscient sans esprit critique transforme le sujet en jouet des opposés inconscients. Ces forces inconscientes sont d’une puissance extraordinaire. Elles contiennent de l’énergie et peuvent avoir une certaine capacité d’adaptation à la réalité, mais si on les examine avec discernement, on voit bien qu’elles sont à côté de la plaque.

Ce n’est pas la seule expérience de la sorte que j’aie vécue. Souvent, en écrivant, il m’est arrivé d’avoir des réactions bizarres qui me déconcertaient. Peu à peu j’ai appris à faire la différence entre moi et ce qui m’interrompait. Quand quelque chose de grossier ou de trivial arrive, il faut que je me dise : c’est tout à fait vrai que j’ai parfois pu penser de manière stupide, mais je ne suis plus obligé de penser de cette façon à présent ; je n’ai pas à accepter cette stupidité comme mienne à vie – car c’est une humiliation inutile. Si je dis simplement à l’anima qu’elle se décharge sur moi de notions collectives que je ne veux pas accepter comme faisant partie de moi, cela ne m’aide vraiment pas – quand je suis pris par une émotion, il ne m’est d’aucune aide de me dire qu’il s’agit d’une réaction de type collectif. Or, si l’on parvient à isoler ces phénomènes inconscients en les personnifiant, cela devient une technique efficace pour les dépouiller de leur pouvoir. Les personnifier ne demande pas un trop grand effort d’imagination, car elles ont toujours un certain degré d’autonomie. Devoir accepter cet aspect autonome est très désagréable, mais le simple fait que l’inconscient se présente de cette façon nous donne un moyen d’y faire face. J’ai mis longtemps à m’adapter au fait qu’il y avait quelque chose en moi qui n’était pas moi – c’est-à-dire qu’il y avait dans ma propre psyché des aspects qui ne m’appartenaient pas.  

 

C.G. Jung – Introduction à la psychologie jungienne, le séminaire de psychologie analytique de 1925 (Albin Michel)