opposes

 

Les couples d’opposés ont été au centre de la pensée des hommes depuis des temps immémoriaux. A ce propos, le grand philosophe que nous avons à considérer maintenant est Héraclite. Sa philosophie est étrangement chinoise, et il est le seul occidental qui ait vraiment compris l’Orient. Si le monde occidental avait suivi son exemple, nous ne serions pas chrétiens mais chinois dans notre vision du monde. On peut dire d’Héraclite qu’il est celui qui fait le lien entre l’Orient et l’Occident. Après lui, dans l’histoire, c’est Abélard qui s’est intéressé de manière sérieuse et approfondie à la question des couples d’opposés, mais il a supprimé tout lien avec la nature et a complètement intellectualisé la question.

C’est dans l’analyse que le problème a tout récemment ressurgi. Freud a beaucoup à dire sur les couples d’opposés, car ils se manifestent en psychopathologie. Le sadisme contient toujours inconsciemment le masochisme, et inversement. Si quelqu’un est avare d’un côté, c’est un panier percé de l’autre. On sait tous que quelqu’un d’excessivement bon peut être cruel, et que les gens respectables sont très souvent blessés par leurs trublions de fils. Tant dans les travaux de Freud que dans ceux d’Adler, il y a un jeu continuel de ce principe du haut et du bas.

J’ai moi aussi étudié la question du point de vue de la pathologie, tout d’abord par rapport à la psychologie sexuelle, puis en fonction de la personnalité dans son ensemble. Je l’ai énoncé comme un principe heuristique, en cherchant toujours l’opposé de chaque attitude apparente, et le principe fonctionne toujours. Il me semble que le fanatisme extrême repose sur un doute caché. Torquemada, le père de l’Inquisition, était comme il était à cause du manque de certitude de sa foi ; c’est-à-dire qu’inconsciemment il avait autant de doute que consciemment il affirmait sa foi. Ainsi, toute attitude excessive fait en général naître son contraire. J’ai retrouvé ce phénomène jusque dans le clivage fondamental de la libido, en vertu duquel on ne peut jamais désirer passionnément quelque chose sans en même temps le détruire.

Quand on dit « oui », on dit « non » en même temps. Ce principe peut sembler dur, mais ce clivage de la libido est en fait nécessaire sinon rien ne fonctionne et nous demeurons apathiques. La vie n’est jamais si belle que lorsqu’elle est entourée par la mort. J’ai reçu une fois un patient très riche qui m’a dit en arrivant : « Je ne sais pas ce que vous allez faire avec moi, mais j’espère que vous allez me donner quelque chose qui ne sera pas gris. » C’est exactement ce que la vie serait si elle ne contenait pas d’opposés ; par conséquent, les couples d’opposés ne doivent pas être considérés comme des erreurs mais comme ce qui est à l’origine de la vie. Car la même chose se passe dans la nature. S’il n’y a pas de différence entre le haut et le bas, l’eau ne peut pas couler. La physique moderne désigne du terme d’entropie l’état qui résulterait d’une suppression des opposés de la nature : c’est-à-dire la mort dans une tépidité constante. Si tous vos souhaits étaient exaucés, vous seriez dans ce qu’on pourrait appeler une entropie psychique. J’ai donc découvert que ce que je croyais être un phénomène pathologique était en fait une loi de la nature. Nous faisons partie du processus énergétique général, et c’est avec cette idée en tête que j’ai essayé de présenter la psychologie dans les Types Psychologiques.

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La libido n’est pas clivée en soi ; il s’agit d’une oscillation entre les opposés. On dira que la libido est une ou qu’elle est double, selon que l’on se concentre sur le flux ou sur les pôles opposés entre lesquels le flux circule. On peut dire que l’opposition est une condition nécessaire au flux de la libido si l’on a une conception dualiste de l’univers, mais on peut aussi considérer que le flux – l’énergie – est un, ce qui est moniste. S’il n’y a ni haut ni bas, l’eau ne coule pas ; s’il y a un haut et un bas mais pas d’eau, il ne se passe rien ; par conséquent, il y a à la fois dualité et unité dans l’univers, et c’est une affaire de tempérament de choisir d’adopter l’un ou l’autre de ces points de vue.

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Dualisme et monisme sont des questions psychologiques sans valeur intrinsèque. Ce qui nous concerne de plus près, c’est l’existence des couples d’opposés. D’une certaine manière, l’idée que toute chose a son opposé est une découverte récente ; nous avons encore du mal à accepter le mauvais côté de notre bon côté, et le fait que nos idéaux s’enracinent dans des choses très éloignées de l’idéal. Nous devons faire l’effort de découvrir le côté négatif de nos positionnements, comprendre que la vie est un processus qui se situe entre deux pôles et n’est équilibrée que lorsqu’elle et entourée par la mort. Quand nous devenons conscients des opposés, quelque chose nous pousse à chercher la manière de les concilier, car il nous est impossible de vivre dans un monde qui est et qui n’est pas ; il nous faut avancer vers la création d’un troisième terme qui surpasse les couples d’opposés.

 

C.G. Jung – Introduction à la psychologie jungienne, le séminaire de psychologie analytique de 1925 (Albin Michel)