Jack_BaddeleyIlluminatumphilosophorum

 

L'homme moderne ne comprend pas à quel point son "rationalisme" qui a détruit sa faculté de réagir à des symboles et à des idées numineux, l'a mis à la merci du monde psychique souterrain. Il s'est libéré de la "superstition" (du moins il le croit) mais ce faisant, il a perdu ses valeurs spirituelles à un degré alarmant. Ses traditions morales et spirituelles se sont désintégrées, et il paie cet effondrement d'un désarroi et d'une dissociation qui sévissent dans le monde entier.

Les anthropologues ont souvent décrit ce qui se produit lorsque les valeurs spirituelles d’une société primitive sont exposées au choc de la civilisation moderne. Les membres de cette société perdent de vue le sens de leur vie, leur organisation se désintègre et les individus eux-mêmes se décomposent moralement. Nous nous trouvons actuellement dans la même situation. Mais nous n’avons jamais véritablement compris la nature de notre perte, car nos guides sur le plan spirituel se sont préoccupés davantage de protéger les institutions religieuses que de comprendre le mystère que représentent les symboles de la religion. A mon avis, la foi n’exclut nullement la réflexion (l’arme la plus efficace de l’homme) ; mais malheureusement, de nombreux croyants semblent avoir une telle peur de la science (et, dans le cas présent, de la psychologie), qu’ils demeurent aveugles à ces forces psychiques numineuses, qui, depuis toujours, régissent le destin de l’homme. Nous avons dépouillé toutes les choses de leur mystère et de leur numinosité : plus rien n’est sacré à nos yeux.

A une époque plus reculée, lorsque des concepts instinctifs se frayaient encore une voie jusqu’à l’esprit de l’homme, sa conscience pouvait assurément les intégrer en un ensemble psychique cohérent. Mais l’homme « civilisé » n’est plus capable de le faire. Sa conscience « éclairée » s’est privée des moyens d’assimiler les contributions complémentaires des instincts et de l’inconscient. Car ces moyens d’intégration étaient précisément les symboles numineux qu’un consentement commun tenait pour sacrés.

Aujourd’hui, par exemple, nous parlons de la « matière ». Nous décrivons ses propriétés physiques. Nous menons des expériences en laboratoire pour démontrer quelques-uns de ses aspects. Mais le mot « matière » reste un concept purement sec, inhumain et purement intellectuel, qui n’a aucun sens psychique pour nous. Combien différente était l’image archaïque de la matière, la Grande Mère, qui pouvait embrasser et exprimer le sens affectif profond de la Terre Mère.  

De même, ce qui était autrefois « l’esprit » est aujourd’hui identifié avec l’intellect, cessant d’être le Père de Tout. Il s’est dégradé jusqu’à tomber dans les limites de la pensée égocentrique de l’homme ; l’immense énergie affective qui s’exprimait dans le « notre Père » se perd dans les sables d’un désert intellectuel.

Ces deux principes archétypiques sont le fondement même des systèmes opposés de l’Est et de l’Ouest. Les masses et leurs dirigeants, toutefois, ne se rendent pas compte qu’il n’y a pas grande différence entre baptiser le principe du monde d’un terme masculin, en en faisant un père (l’esprit), comme les Occidentaux et le baptiser d’un terme féminin : une mère (matière), comme le font les Communistes. Car nous ignorons tout autant l’essence de l’un que de l’autre. Autrefois, ces principes étaient honorés par toutes sortes de rites, qui du moins montraient l’importance psychique que ces principes avaient pour l’homme. Tandis qu’aujourd’hui, il ne s’agit plus que de concepts abstraits.

A mesure que la connaissance scientifique progressait, le monde s’est déshumanisé. L’homme se sent isolé dans le cosmos, car il n’est plus engagé dans la nature et a perdu sa participation affective inconsciente, avec ses phénomènes. Et les phénomènes naturels ont lentement perdu leurs implications symboliques. Le tonnerre n’est plus la voix irritée d’un dieu, ni l’éclair de son projectile vengeur. La rivière n’abrite plus d’esprits, l’arbre n’est plus le principe de vie d’un homme, et les cavernes ne sont pas habitées par des démons. Les pierres, les plantes, les animaux ne parlent plus à l’homme et l’homme ne s’adresse plus à eux en croyant qu’ils peuvent l’entendre. Son contact avec la nature a été rompu, et avec lui a disparu l’énergie affective profonde qu’engendraient ses relations symboliques.   

 

C.G. Jung – L’homme et ses symboles (Robert Laffont)