Alchimie2(2)

Un archétype représente un événement typique. Comme nous l’avons vu, il se produit dans la conjonction une union de deux figures, dont l’une représente le principe du jour, le conscient lumineux, et l’autre une lumière nocturne, c’est-à-dire l’inconscient. Ce dernier est toujours projeté, car il ne peut être observé directement, puisque, contrairement à l’ombre, il n’appartient pas au moi, mais il est collectif. Pour cette raison, on le ressent comme étranger et on le suppose en la possession de l’être humain avec qui existe un certain lien émotif. En outre, l’inconscient masculin a une marque féminine ; il se cache en quelque sorte dans le côté féminin de l’homme, que celui-ci ne voit pas en tant que tel, mais qu’il retrouve naturellement dans la femme qui exercera sur lui une fascination. C’est sans doute pourquoi l’âme (anima) est du genre féminin.

Quand donc il s’établit entre l’homme et la femme une identité inconsciente, quelle qu’en soit la forme, lui prend les traits de son animus à elle, et elle, ceux de son anima à lui. Bien que ni l’animus ni l’anima ne se constellent sans l’entremise de la personnalité consciente, cela ne veut pas dire que la situation qui naît ainsi ne soit rien d’autre qu’une relation et une intrication personnelle. Cet aspect personnel est certes un fait, mais il ne constitue pas pour autant l’essentiel. L’essentiel c’est l’expérience subjective de la situation. En d’autres termes, c’est une erreur de croire que la confrontation personnelle avec le partenaire joue le rôle principal. Ce rôle échoit au contraire à la confrontation intérieure de l’homme avec l’anima, et de la femme avec l’animus. La conjonction non plus n’a pas lieu avec le partenaire personnel : c’est un jeu royal entre la partie active et masculine de la femme, son animus, et la partie passive féminine de l’homme, son anima.

Bien que ces deux figures éveillent toujours chez le moi la tentation de s’identifier à elles, une véritable confrontation, même de nature personnelle, n’est possible que si l’on ne s’identifie pas à elles. Cette non-identification exige un effort moral considérable. En outre, elle n’est légitime que si on ne l’utilise pas comme prétexte pour éluder le degré nécessaire de confrontation personnelle. Si la conception psychologique avec laquelle on aborde cette confrontation est trop personnaliste, on ne rend pas justice au fait qu’il s’agit d’un archétype collectif, qui ne doit surtout pas être entendu de façon personnelle. Il constitue au contraire un donné universellement répandu, général, et cela au point qu’il parait souvent recommandable de parler moins de mon anima ou de mon animus que de l’anima et l’animus. En tant qu’elles sont des archétypes, ces figure sont, au moins pour moitié, des grandeurs collectives et impersonnelles ; celui qui s’est identifié à elles a beau s’imaginer qu’il n’a jamais été davantage lui-même, c’est justement à ce moment-là qu’il s’en éloigne le plus et se rapproche du type moyen de l’homo sapiens. L’idée qu’il s’agit en dernière analyse d’une union trans-subjective de formes archétypiques devrait demeurer constamment présente à l’esprit des acteurs personnels du jeu royal et il ne faudrait jamais oublier que la relation et de nature symbolique et qu’elle a pour but l’accomplissement de l’individuation.

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Le choc avec l’anima et l’animus constitue un conflit et un problème difficile dans lesquels nous place la nature elle-même. Que l’on fasse ceci ou cela, dans un cas comme dans l’autre la nature est blessée et doit souffrir, à mort pour ainsi dire. Car l’homme purement naturel doit d’une certaine manière mourir durant sa propre vie. Le symbole chrétien du crucifix est pour cette raison un modèle et une vérité « éternelle ». Certaines images médiévales montrent le Christ cloué à la croix par ses propres vertus. Chez d’autres humains ce sont les vices qui s’en chargent. Quiconque marche sur le chemin menant à la totalité ne peut échapper à cette suspension singulière représentée par la crucifixion. Il rencontrera en effet immanquablement ce qui se met en travers de sa route et le croise, à savoir en premier lieu ce qu’il ne voudrait pas être (l’ombre), ensuite ce qui est, non pas lui, mais l’autre (réalité individuel du « toi »), et troisièmement ce qui est son non-moi psychique, l’inconscient collectif. La rencontre avec l’inconscient collectif est un destin qui demeure insoupçonné de l’homme naturel jusqu’à ce qu’il soit placé dedans. (« Tu n’es conscient que d’un seul désir, oh ! n’apprends jamais à connaitre l’autre ! » Faust.)

C’est ce processus à première vue déconcertant qui se trouve à la base de l’œuvre, et c’est pourquoi celle-ci s’efforce de représenter au moyen de figure le conflit, la mort et la naissance nouvelle à un plan supérieur ; elle le fait d’une part dans la pratique, sous la forme de transmutations chimiques, et d’autre part dans la théorie, sous une forme à la fois conceptuelle et imagée. Dans la psychothérapie et la psychologie des névroses que ce processus apparait comme réalité psychique par excellence, puisqu’elle constitue le contenu de la névrose de transfert. L’objectif essentiel de l’œuvre psychologique (opus psychologicum) est la réalisation de la conscience, c’est-à-dire en premier lieu l’action de rendre conscients les contenus jusque là projetés. Cet effort conduit peu à peu à la connaissance de l’autre comme à la connaissance de soir et permet donc de distinguer entre la réalité intrinsèque d’un être et ce qu’on projette sur lui ou ce qu’il invente à son propre sujet. Dans ce processus, on est si plein de son propre effort que l’on se rend à peine compte à quel point la « nature », tout en nous poussant avec force, nous soutient, ou en d’autres termes, à quel point il importe à l’instinct d’atteindre ce niveau supérieur de conscience. Cette poussée vers une conscience plus haute et plus vaste mène de façon impérieuse à la civilisation et à la culture. Toutefois ce but ne peut être atteint si l’homme ne se met pas librement à son service. Pour les alchimistes, « l’artiste » est le serviteur de l’œuvre ; ce n’est pas lui, mais la nature qui l’accomplit. Cela exige toutefois de la part de l’homme une volonté aussi bien qu’un savoir. Lorsque les deux choses manquent, la poussée vers la conscience en reste au niveau d’un symbolisme primitif et n’opère qu’une perversion de l’instinct de totalité, et donc aussi de celles qui se sont projetées dans le « toi ». C’est là qu’il les cherche, afin de reconstituer le couple royal présent dans la totalité de tout être humain, cet homme primordial bisexué qui « n’a besoin que de lui-même ». Lorsque cet instinct se manifeste, il le fait d’abord sous le déguisement de la symbolique de l’inceste, car le féminin le plus proche d’un homme est sa mère, sa femme ou sa fille, quand il ne le cherche pas en lui-même.

Avec l’intégration des projections que l’homme purement naturel, dans sa simplicité encore naïve, ne peut reconnaitre comme telles, la personnalité connait une telle extension que la personnalité normale du moi s’en trouve dans une large mesure abolie, c’est-à-dire qu’il se produit, lorsqu’on s’identifie aux contenus à intégrer, une inflation, positive ou négative. L’inflation positive se rapproche d’une folie des grandeurs plus ou moins consciente, l’inflation négative comme un anéantissement du moi ; il peut aussi arriver que les deux états alternent. De toute façon, l’intégration de contenus qui avaient toujours été inconscients et projetés signifie pour le moi une lésion grave. L’alchimie exprime ce fait à travers les symboles de la mort, de la blessure ou de l’empoisonnement, ou encore par l’étrange image de l’hydropisie, qui est présentée dans l’Enigme de Merlin comme une ingestion d’eau excessive par le roi. Il boit tellement qu’il finit par se dissoudre lui-même et qu’il doit avoir recours, pour obtenir la guérison, aux médecins alexandrins. Il présume trop de ses forces en face de l’inconscient, ce qui provoque une dissociation de son être.

 

C.G. Jung - Psychologie du transfert (Albin Michel)