dialogue-avec-lombre

 

Le mal, sous sa forme « chaude », qu’il soit figuré par un démon ou véhiculé par des êtres humains, est le résultat d’un affect souterrain non satisfait, d’une charge émotive qui est comme un feu qui brûle et qui couve sans cesse. Les affects réprimés sont hautement contagieux et explosifs, aussi bien chez les individus qu’au sein des familles, des groupes ou des nations, ou dans n’importe quelle situation collective. Ce caractère contagieux de l’émotion présente un grand danger, car il est responsable d’une très grande partie des malheurs de l’humanité.

Dans la vie quotidienne, on s’aperçoit que si l’on touche à certains problèmes cruciaux (politiques, raciaux, etc.) la plupart des gens deviennent la proie d’émotions inconscientes. Dès que cela se produit, et quelle que soit la thèse que l’on soutienne, la situation est critique, et l’étincelle qui risque de provoquer l’incendie jaillit. En ce cas, l’émotion s’empare de l’être par en-dessous, et l’affect le saisit, chassant toute objectivité et toute réaction humaine normale. La meilleure façon de savoir si l’on s’est soi-même laissé prendre est de s’observer pour voir si l’on a conservé le sens de l’humour : si celui-ci a disparu, on peut être sûr qu’une émotion incendiaire sévit dans une zone quelconque de soi-même et que l’on est en grand danger de se laisser envahir par le principe du mal. C’est pourquoi la capacité de surmonter la colère et les affects n’est pas seulement un problème archaïque ; c’est, aujourd’hui encore, un facteur décisif.

Dans nos sociétés, beaucoup d’individus ont appris à contrôler plus ou moins leur agressivité et à cacher leurs émotions, mais intérieurement, sous le masque (la « persona »), l’émotion refoulée continue à les tenailler et à influencer leur façon de penser. Peu de gens savent dépasser cette maîtrise apparente des affects et se détacher réellement d’une émotion intense ; or, cela est d’une importance primordiale, car lorsqu’une personne tombe dans une humeur agressive, il est extrêmement difficile aux autres de demeurer indemnes.

 

Marie-Louise Von Franz – L’ombre et le mal dans les contes de fées (Editions du Dauphin)