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Le thème de la belle jeune fille qui est une fée-sorcière, emprisonnant ou tuant ceux qu’elle séduit, revient sans cesse dans les légendes orientales. Dans les pays du Nord, le caractère néfaste de la princesse vient généralement de ce qu’elle est la fille-amante d’un démon – image archaïque de la divinité – dont le héros doit la libérer, ou de ce qu’elle entretient une liaison secrète avec un démon païen des forêts, ce qui en fait une destructrice d’hommes. Dans tous les cas, elle tue ou ensorcelle ses prétendants, ou leur impose des épreuves mortelles. On reconnaît là le rôle ambigu de l’anima dont les exigences apparemment négatives obligent le héros à se surpasser et à s’accomplir par amour pour elle. C’est un thème archétypique universellement répandu.

Par ses charmes, ses séductions et ses ruses, l’anima amène l’homme à entrer en relation avec les couches les plus profondes de lui-même. En prêtant attention aux phantasmes et aux humeurs qui l’assaillent, de sorte qu’ils puissent s’exprimer et devenir conscients, l’homme établira le contact avec son inconscient et avec les archétypes de l’inconscient collectif, ces dynamismes puissants qui vivent au fond de nous. Lorsqu’un homme est saisi par une humeur ou une émotion, qu’elle soit positive ou négative, il est bon qu’il s’interroge : « Pourquoi telle ou telle chose me met-elle dans cet état ? Par quoi suis-je touché ou fasciné ? » Ces questions l’aideront à découvrir la réalité psychique qui se cachent derrière ces mouvements d’émotion et il découvrira souvent que son anima est captive d’un « démon » qu’il faut exorciser.

En langage psychologique, nous dirons que son anima est contaminée par des pulsions qui, faute d’être rendues conscientes, s’en prennent à son côté affectif, émotionnel, et provoquent en lui de telles humeurs : il devra traverser le pont formé par ses émotions pour découvrir de quelles forces démoniaques il s’agit. Ces émotions dissimulent souvent, en effet, des contenus qui sont en relation avec des idées religieuses, des valeurs spirituelles ou des divinités qui, retombées dans l’inconscient et donc dans le domaine de l’anima, ont régressé au niveau démoniaque. C’est pourquoi exorciser l’anima implique, le plus souvent, une discussion et une remise à jour de problèmes d’ordre spirituel. En raison de sa moins grande rigidité, nourrissant moins de préjugés que ne le fait la conscience masculine, l’anima, en vraie femme, capte ce qui est dans l’air du temps et saisit intuitivement les besoins d’une époque nouvelle ; activée par ces contenus, elle les ramène avec elle au conscient.

Je me souviens d’un enseignant doté d’une Weltanschauung scientifique rigide. Emprisonné dans l’esprit du temps mécaniste, il s’était permis d’ignorer les découvertes de la physique moderne et il continuait  consciencieusement à prôner ses idées vieillies. Au cours de nos discussions, je lui fis part des découvertes psychologiques récentes et j’insistai sur celles de la physique qui avaient modifié notre conception de la matière. Il s’en montrait chaque fois fortement affecté et un jour il me dit qu’au cas où ces choses se révéleraient vraies, il ne lui resterait plus qu’à se tirer une balle dans la tête. Cette réaction me parut fort puérile, et je lui demandais pourquoi il ne voulait pas plutôt examiner objectivement ces questions. Pourquoi être ébranlé à ce point puisque le monde n’a pas changé du fait que les idées se transforment ? Il me rétorqua avec véhémence qu’il considérait de son devoir de s’en tenir à ce qu’il avait enseigné à ses étudiants pendant toute une génération, qu’il en portait la responsabilité et que la preuve de son inadéquation le déshonorerait ; il ne lui resterait plus à se supprimer.

Cet exemple illustre l’attitude du logos propre aux hommes qui n’ont pas suffisamment développé leur côté spirituel, et explique pourquoi les hommes sont plus conservateurs et n’aiment pas les changements dans le domaine des idées, à la différence des femmes qui penseront : « Pourquoi pas ? », car elles savent intuitivement que changer d’idées dépend uniquement de la façon dont on regarde les choses. Si, par contre, on propose à une femme de soumettre à la discussion un problème de sentiment tel que : « Ne pensez-vous pas que l’idée d’introduire chez nous la polygamie serait bonne ? », c’est là que se déclenchera le tremblement de terre, alors qu’un homme dira : « Essayons, et on verra ! ». Si les femmes, pour leur part, réagissent fortement aux changements dans la vie sociale et affective, car c’est là que leur monde s’enracine ; des bouleversements dans ce domaine risquent de leur donner à leur tour des envies de se détruire. Hommes et femmes devraient savoir qu’il en est ainsi, car cette connaissance est indispensable à la compréhension mutuelle et évite de se blesser réciproquement sans le savoir. Les femmes peuvent jouer avec les idées, parce que la pensée, l’idée, n’est pas pour elles une question de vie ou de mort. Il en résulte que la femme a un effet positif et créateur sur l’homme ; elle pourra inspirer et féconder son esprit par la légèreté et la souplesse mêmes avec lesquelles elle accepte les idées nouvelles et les présente à l’homme. La femme ou l’anima sera alors l’inspiratrice, et l’homme aura à fournir le travail qui concrétise et donne forme à l’inspiration. Cette relation inverse et complémentaire du rapport biologique entre l’homme et la femme, où c’est lui qui féconde, tandis qu’elle forme l’enfant et le met au monde. De même que la femme est souvent l’inspiratrice de l’homme dans la réalité extérieure, l’anima l’est à l’intérieur : elle fait monter en lui les idées en germe, lui fait capter les nouveaux contenus qui flottent dans l’air du temps avant qu’il ne s’en empare pour les élaborer. Ce qui est gênant dans l’affaire et rend souvent l’anima irritante, est qu’elle a tendance à présenter ces idées-germes, ces intuitions créatrices, sous une forme inadaptée et indigeste. Nous avons souligné dans le chapitre précédent le style archaïque et emphatique dans lequel elle s’exprime.

C’est en lisant des magazines théosophiques ou religieux populaires, ou tout autre littérature du genre, qu’on se rend compte à quel point l’anima à l’état brut énonce de qu’elle a à dire sous une forme carrément insupportable, mélange inextricable d’émotions et d’idées crues qui ne permet pas de distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux : on ne peut ni l’accepter ni le rejeter, puisque cette mixture renferme du parfait non-sens, tout en contenant un noyau de vérité profonde. On trouve des matériaux similaires chez les personnes schizophrènes qui ne sont pas totalement dissociées. Elles écrivent des textes inspirés ; mais lorsqu’on regarde ceux-ci de plus près, on s’aperçoit que les données sont erronées, les matériaux mal présentés et mal ordonnés, et que l’argumentation est truffée de contre-vérités. On est confronté là avec les expectorations typiques d’une anima pleine de venin. Ce fatras renferme néanmoins quelque chose de valable et de nature inspirée. Un homme responsable, épris de vérité, détestera naturellement ce genre de matériaux que lui présente l’anima, et pourtant, à moins de rendre stérile son propre développement, il lui faudra les prendre en considération.

La question est donc de savoir conserver assez d’esprit critique pour exorciser l’anima, afin d’entrer dans une relation de sentiment avec l’inconscient. Les idées nouvelles se cachent souvent au sein d’une matière première fruste, dans un mélange d’or et de boue que l’homme doit tamiser pour en extraire ce qui est précieux. Un des effets du poison de l’anima est d’induire l’homme à penser qu’il est le grand révélateur d’une vérité neuve, ou, au contraire, de lui ôter toute confiance en lui. Elle a quelque ressemblance avec le menteur hystérique qui exagère et déforme les choses. La façon la plus simple de découvrir dans quel domaine un homme habituellement posé subit l’influence de son anima est d’observer à partir de quel moment il se met à exagérer, à être injuste, ou à faire des discours remplis d’émotion sur la politique ou la philosophie de la vie. C’est là que l’anima s’empare de lui avec ses leurres, ses déformations et ses exposés redondants.

L’époque moderne nous a habitués à de telles expectorations de l’anima la plus primitive – résultat de pulsions anales plutôt que d’émotions – auxquelles on donne indûment le nom d’art. Il semble que l’on confonde trop facilement la traduction brute d’états intérieurs souvent chaotiques (qui peut être valable au niveau individuel en tant que soupape et élément d’une imagination active) avec de l’art. Nous savons, hélas, que la libération débridée des instincts et des refoulements si à la mode dans certains groupes « psychologiques » actuels reste inopérante tant que les éléments ainsi libérés ne sont pas intégrés par l’individu. De la même manière, la spontanéité gestuelle ne suffit pas, à elle seule, à créer une œuvre d’art. La création demande l’union du masculin et du féminin, du conscient et de l’inspiration issue de l’inconscient.

 

Marie-Louise Von Franz – L’ombre et le mal dans les contes de fées (Editions du Dauphin)