eve

 

Nos processus psychiques sont, en très grande partie, des réflexions, des doutes, des expériences – tous phénomènes de l’âme instinctive inconsciente du primitif ne connaît pour ainsi dire pas. Nous devons l’existence de ces problèmes à l’élargissement de la conscience : ce sont là des dons funestes de la civilisation. Le fait de s’éloigner de l’instinct, ou de se dresser contre lui, crée la conscience. L’instinct est et veut être nature. Au contraire, la conscience ne peut vouloir que civilisation ou négation de la civilisation, et chaque fois qu’animée d’une aspiration à la Rousseau elle cherche à revenir à la Nature, elle la « cultive ». Dans la mesure où nous appartenons encore à la nature, nous sommes inconscients et vivons dans la sécurité de l’instinct sans problèmes. Tout ce qui en nous est encore nature craint le problème ; car problème signifie doute, et là où règne le doute, règne aussi l’incertitude et la possibilité de voies diverses. Or là où diverses voies paraissent possibles, nous quittons la conduite sûre de l’instinct et sommes livrés à la crainte. A ce moment, il faudrait que notre conscience fît ce que la nature a toujours fait pour ses enfants : qu’elle prît une décision sûre, indubitable et univoque. Car alors nous accable la crainte trop humaine que notre conscience, cette conquête prométhéenne, ne puisse finalement égaler la nature. Le problème nous conduit à la solitude où nous ne trouvons plus ni père, ni mère, dans un abandon où nous sommes réduits à la conscience de nous-mêmes, à la seule conscience de nous-mêmes. Nous ne pouvons faire autrement que de mettre des décisions et des solutions conscientes à la place du déroulement naturel des phénomènes.

Tout problème est donc à la fois une possibilité d’élargissement de la conscience et une obligation de dire adieu à tout ce qu’il reste en nous d’inconscience infantile et naturelle. Cette obligation est un fait psychique d’une importance si incommensurable qu’elle constitue l’une des doctrines symboliques essentielles de la religion chrétienne. C’est le sacrifice de ce qu’il y a en nous de foncièrement naturel, de l’être inconscient conforme à la nature, dont la tragique destinée commença à l’instant où Eve mangea la pomme au paradis. Ce péché biblique fait de la prise de conscience une sorte de malédiction. C’est en effet sous cet aspect que nous apparaît chaque problème qui nous oblige à une conscience plus grande et rejette dans un éloignement encore plus grand le paradis de l’inconscience infantile.

On se détourne volontiers des problèmes ; quand on le peut, on ne les mentionne pas ; mieux encore, on nie leur existence. On désire que la vie soit simple, sûre et sans encombre ; c’est pourquoi les problèmes sont tabou. On veut des certitudes et non des doutes, on veut des résultats et non des expériences, sans s’apercevoir que les certitudes ne peuvent provenir que des doutes et les résultats, que des expériences. Aussi la négation artificielle des problèmes ne crée-t-elle pas de conviction ; au contraire, il faut ensuite une conscience plus large et plus haute pour parvenir à la sécurité et la clarté.

Quand il s’agit de problèmes, nous nous refusons instinctivement à nous aventurer à travers les ombres et les ténèbres. Notre désir est de n’entendre parler que de résultats univoques, oubliant complètement que les résultats ne peuvent jamais se présenter qu’une fois que l’obscurité a été franchie. Or, pour la pénétrer, nous devons mettre en œuvre tout ce que notre conscience possède de moyens d’éclairage, nous devons même parfois recourir à la spéculation.

 

C.G. Jung – Problèmes de l’âme moderne (Editions Buchet-Chastel)