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Quoiqu’il puisse se dérouler en outre dans les obscures profondeurs de l’âme – on sait que les opinions sont très diverses à ce sujet – il est solidement établi, que ce sont, en premier lieu, des contenus affectivement teintés, appelés complexes, qui jouissent d’une certaine autonomie. On a été choqué souvent par l’expression « complexe autonome » ; bien à tort, à ce qu’il semble, car les contenus actifs de l’inconscient présentent, de fait, un comportement que je ne pourrais désigner autrement que par le terme « autonome » qui a pour but de caractériser leur aptitude à opposer de la résistances aux intentions de la conscience, d’aller et de venir comme il leur plaît. D’après tout ce que nous en savons, les complexes sont des masses psychiques qui se sont soustraites au contrôle de la conscience, dont elles se sont séparées pour mener une existence indépendante dans la sphère obscure de l’âme, d’où elles peuvent, à tout moment, entraver, ou favoriser des activités conscientes.

En approfondissant la théorie des « complexes », on arrive logiquement au problème de leur origine. Sur ce point aussi il existe différentes théories ; mais indépendamment d’elles, l’expérience a établi que les complexes renferment toujours quelque chose qui ressemble à un conflit, ou du moins qu’ils en provoquent ou en ont un pour origine. Quoi qu’il en soit, le complexe porte en lui le caractère de conflit, de choc, d’ébranlement, de gêne, d’incompatibilité. Ce sont en français des « points sensibles », des « bêtes noires », dont on n’aime guère se souvenir, dont on aime encore moins que d’autres nous les remettent en mémoire, mais qui savent d’eux-mêmes se manifester, très souvent de la façon la moins désirée. Ils contiennent toujours des souvenirs, désirs, craintes, nécessités, obligations ou jugements dont on ne peut jamais venir à bout d’aucune façon : aussi viennent-ils toujours se mêler, pour la troubler et l’endommager, à notre vie consciente.

Apparemment, les complexes sont une sorte d’infériorité au sens le plus large ; mais je m’empresse de remarquer que le complexe, ou le fait d’avoir des complexes, ne signifie pas sans plus que l’on est inférieur. Cela signifie simplement qu’il existe quelque désunion, quelque chose de non assimilé, de conflictuel, un obstacle peut-être, mais aussi une impulsion à des efforts plus grands, peut-être même une nouvelle possibilité de succès. En ce sens, les complexes sont vraiment des foyers ou des nœuds de la vie psychique dont on ne voudrait guère être privé, plus encore : qui ne doivent jamais faire défaut, parce que, sans eux, l’activité de l’esprit en arriverait à un arrêt fatal. Mais ils expriment ce qu’il y a d’inaccompli dans l’individu, le point où, au moins pour le moment, il a subi une défaite, où il ne peut dominer ou vaincre, donc indubitablement le point faible dans tous les sens possibles du terme. Ce caractère du complexe jette une clarté significative sur son apparition. Il provient apparemment de la collision entre une nécessité d’adaptation et la constitution de l’individu incapable de s’y soumettre. C’est ainsi que le complexe devient pour nous un symptôme précieux pour diagnostiquer une disposition individuelle.

L’expérience nous met d’abord en présence de complexes infiniment variés ; mais si on les compare soigneusement entre eux, on découvre des formes typiques fondamentales relativement peu nombreuses, qui s’édifient toutes sur les premiers événements de l’enfance. Il doit en être ainsi de toute nécessité, car la disposition individuelle se révèle déjà dans l’enfance, puisqu’elle est innée et non pas seulement acquise au cours de la vie. Le complexe parental n’est donc pas autre chose que la première manifestation du choc entre la réalité et la constitution de l’individu inadapté à ce point de vue. Il faut donc que la première forme du complexe doit le complexe parental, les parents étant la première réalité avec laquelle l’enfant entre en conflit.

C’est pourquoi la présence d’un complexe parental ne nous dit à peu près rien de la constitution particulière de l’individu. Mais l’expérience pratique nous apprend bientôt que l’essentiel ce n’est pas du tout la présence d’un complexe parental, mais bien plutôt la façon particulière sous laquelle le complexe agit dans l’individu. On y trouve alors des variations les plus diverses dont on ne peut guère ramener que la plus minime part au caractère spécial de l’influence des parents, puisque souvent plusieurs enfants sont soumis en même temps à la même influence à laquelle ils réagissent pourtant de façon très différente.

Aussi je porte mon attention précisément sur ces différences en me disant que c’est justement par elles que nous pourrions reconnaître la particularité des dispositions individuelles. Pourquoi, dans une famille de névrosés, l’un des enfants réagit-il par une hystérie, l’autre, par une névrose obsessionnelle, le troisième par une psychose, et la quatrième, peut-être en apparence, par rien du tout ? Ce problème du « choix de la névrose », devant lequel Freud s’est vu placé, enlève au complexe parental, en tant que tel, toute valeur étiologique parce que la question se trouve désormais reportée sur l’individu qui réagit et sur sa disposition particulière.

 

C.G. Jung – Problèmes de l’âme moderne (Editions Buchet-Chastel)