autruches

 

Le mal qui se manifeste dans l’homme, qui se réalise par lui, et qui indubitablement l’habite, atteint des dimensions on ne saurait plus grandes, en face desquelles on a presque l’impression d’un euphémisme lorsque l’Eglise parle du péché originel, que l’on fait remonter à l’incartade relativement innocente d’Adam. Cette tare de l’homme, sa tendance au mal est infiniment plus lourde qu’il n’y paraît et c’est bien à tort qu’elle est sous-estimée. Comme on se complait en général à l’opinion que l’homme est ce que son conscient sait de lui-même, on se prend pour inoffensif, ajoutant à la méchanceté une stupidité qui lui correspond. Certes, les hommes ne nient pas et ne peuvent nier qu’il s’est passé des choses épouvantables et qu’il s’en passe encore. Mais à les entendre, ce sont toujours les autres qui en sont les auteurs. Et dans la mesure où de telles atrocités appartiennent au passé plus ou moins proche ou plus ou moins lointain, elles sont englouties rapidement et avec soulagement dans la mer de l’oubli, ce qui permet le retour de cette espèce d’état flottant dans le rêve, qu’on appelle « état normal ». A l’opposé de ce dernier figure, en un contraste dramatique et effrayant, le fait que rien de ce qui s’est passé n’est définitivement disparu et que rien n’est rétabli, reconstitué, réparé. Le mal, la culpabilité, la profonde angoisse de la conscience et les pressentiments les plus sombres sont là aux aguets, s’imposant aux yeux qui veulent tant soit peu les voir : ce sont des hommes qui ont commis cela ; or je suis un homme, qui participe de la nature humaine ; par conséquent je suis un être qui est coresponsable et qui possède dans son essence, inexpugnables et immuables, la capacité et la tendance à commettre de pareilles actions à tout moment. Même si, dans une perspective juridique, nous n’étions pas concernés, nous n’étions pas présents pour y participer, nous n’en sommes pas moins, en fonction de notre nature d’homme, des criminels en puissance. Il ne nous a manqué, en réalité, que l’occasion propice, qui aurait fait que nous aurions été entraînés, nous aussi, dans le tourbillon infernal.

Il n’est d’être qui se situe ou qui puisse se situer en dehors de l’ombre collective de l’humanité et de sa noirceur. Que l’action abominable ait été commise il y a bien des générations, ou qu’elle se produise aujourd’hui, elle reste de symptôme d’une disposition existant partout et toujours, et c’est pourquoi il est prudent de savoir que l’on possède une « imagination dans le mal », car seul l’imbécile croit pouvoir se permettre d’ignorer et de négliger les conditionnements de sa propre nature. Or, précisément, rien n’est aussi redoutable que cette négligence ; ce refus de voir et de s’avouer sa tendance au mal est le meilleur moyen de la transformer en un instrument aveugle, précisément asservi à ce mal.

En cas de choléra, il ne sert à rien au malade et à ton entourage d’être inconscient de la contagiosité de la maladie ; et de même, pour le problème qui nous agite, se donner des airs d’insouciance inoffensive et de naïveté ne sert à rien. Au contraire même, ils séduisent et incitent à projeter dans « l’autre » le propre mal que l’on ne veut pas voir en soi. Ce mécanisme renforce de la façon la plus efficace la position adverse et la stigmatise en tant qu’adversaire, car la projection de la méchanceté entraîne également dans son sillage la peur – cette peur que nous ressentons secrètement et à notre corps défendant à l’adresse de notre propre méchanceté – et qui devient ainsi la peur de l’adversaire, ce qui multiplie le poids des menaces qu’il nous semble faire peser sur nous. En outre, ce processus projectif entraînant la perte de la lucidité de et la perspicacité à l’adresse de nous-mêmes, nous enlève la faculté de considérer le problème, de « commercer » avec le mal, de nous situer en face des problèmes qu’il pose.

 

C.G. Jung – Présent et Avenir (Denoël Editions)