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Et lorsque deux personnes sont en relation l'une avec l'autre, toutes deux engagées sur la voie mutuelle du processus d'individuation, le thème de la conjonction du couple transpersonnel se constelle. Dans la citation de la lettre de Jung donnée plus haut, il est souligné que dans le hiéros gamos, les noces sacrées, ce ne sont pas deux ego qui se font face, mais chacun de ceux dont nous touchons le cœur. Ce surprenant aspect de multiplicité est malaisé à saisir. Tout se passe comme si, dans « l'au-delà », il n'y avait qu'un couple divin, unique, Shiva et Shakti, unis dans une étreinte éternelle, et que l'homme participe à leur conjonction en tant que simple « invité à la fête », selon la description qu'en donne Andreae dans ses Noces Chymiques. Cette unité multiple est illustrée par le songe d'une jeune femme qui avait perdu un fiancé aimé d'amour au cours d'un accident tragique. Deux ans plus tard un autre jeune homme s'approcha d'elle, son mari actuel. Elle l'aimait bien, mais quelque chose en elle refusait d'accueillir ses avances parce qu'elle ressentait cela comme une infidélité par rapport au bien-aimé défunt. Elle se fiança néanmoins avec le deuxième prétendant qui lui offrit une belle bague pour ses fiançailles. Ce pas franchi, elle retomba pourtant en proie à ses doutes ; puis elle vit en songe son fiancé mort lui apparaître et lui dire : « Mais c'est moi qui t'ai offert cette bague », en indiquant du doigt l'anneau, cadeau de l'actuel fiancé, qu'elle portait. À partir de là elle put pleinement accepter sa nouvelle relation. Loin de moi d'imaginer avoir compris ce rêve à fond, mais il me semble cependant indiquer le mystère du couple unique dans l'au-delà, dont l'union englobe la multitude « de ceux dont nous touchons le cœur ».

Dans la symbolique alchimique cela est représenté par l'image dite de la multiplication : lorsque la pierre philosophale est fabriquée, elle se multiplie d'elle-même par milliers, en transformant en or toutes les pierres et tous les métaux qui sont en contact avec elle. Quand cet événement transparaît à l'arrière-plan d'une rencontre humaine, le dieu et la déesse sont présents et il en découle une sensation d'éternité. Tout se passe comme si l’instant de la rencontre terrestre était à la fois ici et maintenant aussi bien qu’éternel ou, comme dit Jung, en  présence immédiate.

(…)

Lorsqu'une situation relationnelle s'achemine vers une réelle profondeur, on voit le mystère de la conjonction étinceler d'une lueur : fugitive, issue de l'intemporel, à travers la trame de l'en-ile des désirs, résistances, projections et connaissances qui surgissent à la surface. La plupart du temps, ces éclairs ne font qu’illuminer certains instants fugitifs, s'évanouissant aussitôt après. Nous ne saurons jamais saisir ce mystère, mais il me semble important d'avoir au moins l'intuition de ces choses afin de ne pas fermer la porte, par préjugé rationaliste borné, au dieu et à la déesse, si d’aventure ils désiraient entrer chez nous, le thème des noces sacrées ou du hiéros gamos renferme, comme Jung l'a exprimé ailleurs, le mystère de l'individuation réciproque, parce que rien n'est possible sans amour, [...] car l'amour permet de risquer le tout pour le tout et de ne pas occulter des éléments importants. La rencontre avec le Soi peut seulement se faire de cette manière. C'est sans doute pourquoi Jung a donné au personnage du Soi qu'il avait peint à Bollingen le nom de Philémon, c'est-à-dire celui qui est plein d'amour, celui qui penche vers l'amour. La poussée vers la totalité est la pulsion la plus forte dans l'homme.


Marie-Louise von Franz - Psychothérapie, l’expérience du praticien (Éditions Dervy)