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Quiconque se trouve sous l’emprise d’un complexe prédominant assimile, comprend et conçoit les données nouvelles qui surgissent dans sa vie dans le sens de ce complexe, auquel elles sont assujetties ; en bref, le sujet vit momentanément en fonction de son complexe, comme s’il vivait un immuable préjugé originel. Les complexes, nos expériences le montrent clairement, jouissent d’une autonomie marquée, c’est-à-dire qu’ils sont des entités psychiques qui vont et viennent selon leur bon plaisir ; leur apparition et leur disparition échappent à notre volonté. Ils sont semblables à des êtres indépendants qui mèneraient à l’intérieur de notre psyché une sorte de vie parasitaire. Le complexe fait irruption dans l’ordonnance du moi et y demeure au gré de sa convenance : nous éprouvons les plus grandes difficultés à nous en débarrasser. En outre un complexe, dès qu’il se manifeste de sensible façon, altère notre conscience comme nous venons de le dire : il nous oblige à assimiler, à comprendre, je veux dire à commettre des malentendus, en fonction de sa tonalité propre ; il trouve notre mémoire : les réponses influencées par les complexes ne laissent pas de souvenirs fidèles et sont oubliées. Le complexe constitue pour ainsi dire, une entité psychique séparée, soustraite dans une mesure plus ou moins grande au contrôle hiérarchisant de la conscience du moi. De là le fait singulier que des complexes peuvent être provisoirement conscients, pour disparaître éventuellement par la suite en plongeant dans l’inconscient, d’où ils nous tiennent sous leur férule, sans même que nous remarquions que nous subissons leur influence.

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Les complexes que nous portons en nous nous dont vivre dans un monde de projections qui, échappant couramment à nos sens, invalident grandement la valeur d’objectivité des témoignages que nous livrent ceux-ci. L’autonomie singulière des complexes, leur faculté de soustraire de l’énergie à la conscience et de se l’approprier, de prendre pour un instant la place de celle-ci, de l’influencer et de la régenter, tout cela se retrouve de façon étonnante dans un complexe normal, le complexe du Moi. On suppose en général que les complexes ne sont pas normaux alors que ce sont des nécessités vitales ; le Moi, le complexe du Moi en est un exemple. Le Moi est un complexe qui dispose d’énergie, qui est autonome et qui se sent libre. Je m’imagine posséder une volonté libre, faire ce que je veux et aller où bon me semble. Tout cela paraît relever de mon bon droit.

Qu’est ce complexe du Moi ? C’est un amoncellement de contenus imbriqués les uns dans les autres, doués chacun d’un potentiel énergétique, et centrés de façon émotionnelle autour du précieux Moi. Car le Moi a un effet puissamment attractif sur toutes sortes de représentations. Il peut même à lui seul occuper toute la conscience. On accède ainsi à une conscience de soi exclusive, mesquine et pénible, qui s’épuise dans la préoccupation et la perception de son comportement extérieur ; on est possédé par son propre moi. Les autres complexes, nous l’avons vu, ont des pouvoirs analogues. Mais il existe une différence primordiale entre les complexes en général et celui du Moi en particulier : le Moi est doué de conscience. Il peut de la sorte faire un retour sur lui-même et se concevoir lui-même, alors que les autres complexes ne paraissent témoigner d’aucune conscience. Il est fort difficile d’ailleurs, pour ne pas dire impossible, de préciser si les complexes ont ou n’ont pas de conscience d’eux-mêmes. Il est fréquent que quelqu’un se livre à une action dont on pense qu’il l’accomplie consciemment, alors qu’elle a lieu à son insu. Cela est plus fréquent qu’on ne le croit. Qu’est ce qui nous garantit que, pour un complexe ordinaire, les rapports des contenus périphériques à leur centre ne constituent pas une sorte de conscience, ne correspondent pas aux rapports existants entre les composantes périphériques du complexe du Moi et leur propre centre, le Moi, rapports qui sont précisément la conscience ? Nous ne pouvons absolument ni prouver ni infirmer la probabilité d’une conscience inhérente aux complexes ; peut-être jouissent-ils de traces de conscience ?

 

C.G. Jung – L’homme à la découverte de son âme (Editions du Mont Blanc)