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Ce serait une erreur de croire que l'inconscient est quelque chose d'inoffensif, à propos de quoi on pourrait, par exemple, organiser des petits jeux de société, ou qu'on pourrait à la légère utiliser à des essais thérapeutiques. Assurément, l'inconscient n'est pas dangereux en toutes circonstances ni chez tout le monde. Mais, dès qu'il existe une névrose, celle-ci est un signal d'alarme qui indique qu'il s'est produit dans l'inconscient une accumulation toute particulière d'énergie, formant une sorte de charge susceptible d'exploser.

C'est pourquoi, dès lors, des précautions s'imposent. On ignore totalement ce qu'on est susceptible de déclencher quand on commence à analyser les rêves d'un sujet. Il se peut qu'on mette ainsi en mouvement quelque chose d'intérieur, d'invisible; très probablement il s'agit de quelque chose qui, de toute façon se serait tôt ou tard frayé une issue au-dehors... mais il est possible aussi que cela ne se serait jamais produit. On creuse, en quelque sorte, dans l'espoir de trouver un puits artésien, et l'on risque de tomber sur un volcan. Dès que des symptômes névrotiques existent, la plus grande réserve est de mise, et l'on ne doit avancer qu'avec prudence. Mais les cas névrotiques ne sont pas à beaucoup près les plus dangereux. On peut rencontrer des sujets dont l'apparence est des plus normales, qui ne présentent aucun symptôme névrotique particulier eux-mêmes parfois médecins ou éducateurs qui font même étalage de leur "normalité" qui sont des modèles de bonne éducation, qui ont dans la vie des opinions et des habitudes des plus normales, et dont la normalité n'en est pas moins une compensation artificielle pour une psychose latente et cachée. Les intéressés eux-mêmes ne soupçonnent en rien leur état. L'intuition vague qu'ils en ont ne s'exprime peut-être indirectement que par l'attrait particulier que leur inspirent la psychologie et la psychiatrie, domaines qui les captivent comme la lumière attire les papillons. Or, du fait que la technique de l'analyse active l'inconscient et l'aide à s'exprimer, elle détruit, en pareil cas, la compensation salutaire qui s'était installée, et l'inconscient fait irruption sous forme d'imaginations irrépressibles, d'onirisme, donnant lieu à des états d'excitation qui, dans certaines circonstances, aboutissent à une aliénation mentale durable, à moins qu'elle n'ait poussé auparavant au suicide. Ces psychoses latentes, hélas! ne sont pas tellement rares.

Quiconque s'occupe d'analyse de l'inconscient est exposé au danger de tomber sur des cas de cette nature, même s'il dispose d'une grande expérience et de beaucoup d'habileté. Abstraction faite de ces cas, il est d'ailleurs possible que le praticien, par maladresse, par des erreurs de conception, par des interprétations arbitraires, fasse échouer des cas qui ne comportaient pas nécessairement un dénouement fâcheux. Cela n'est pas, il est vrai, l'apanage exclusif de l'analyse de l'inconscient, mais marque de son sceau toute intervention médicale si elle est manquée. L'affirmation gratuite que l'analyse rend les gens fous est naturellement aussi stupide que l'idée du vulgaire qui prétend que le médecin aliéniste, à force de s'occuper de fous, doive le devenir à son tour. En dehors des risques inhérents au traitement, l'inconscient peut devenir dangereux par lui-même. Une des formes les plus fréquentes que revêtent les dangers qu'il fait encourir, c'est la détermination d'accidents. Un nombre d'accidents de toute nature, beaucoup plus considérable que le public ne le pense, répond à un conditionnement psychique; qu'il s'agisse de petits incidents comme de trébucher, de se cogner, de brûler les doigts, ou de grandes catastrophes, accidents d'automobiles ou chutes en montagne, tous ces accidents, petits ou grands, peuvent être motivés et causés psychologiquement et se trouvent parfois préparés depuis des semaines ou même des mois.

J'ai examiné beaucoup de cas de ce genre et, bien souvent, j'ai constaté chez le sujet l'existence de rêves qui dénotaient, bien des semaines à l'avance, l'existence d'une tendance à s'endommager soi-même; tendance qui, bien entendu, s'exprimait la plupart du temps de façon symbolique. Tous les accidents qui arrivent soit disant par inattention devraient être examinés dans la perspective d'une détermination éventuelle de cette sorte. On sait bien que lorsque, pour une raison ou une autre, on est mal disposé, il vous arrive non seulement des anicroches plus ou moins sérieuses, mais aussi parfois des choses graves qui, si elles surviennent à un moment psychologiquement approprié, peuvent même mettre un terme à une existence. D'ailleurs la sagesse populaire le dit : « Un tel est mort au bon moment », sentiment inspiré par une intuition très juste de la causalité psychologique du cas. De façon analogue, des maladies physiques peuvent être engendrées et entretenues. Un fonctionnement défectueux de l'âme peut porter au corps de notables dommages, de même que réciproquement une affection physique peut entraîner une souffrance de l'âme. Car l'âme et le corps ne sont pas des éléments séparés; ils constituent, au contraire, une seule et même vie. Aussi y a-t-il rarement une maladie somatique qui, alors même qu'elle n'a pas été déterminée par des causes psychiques, n'entraîne des complications morales d'une nature quelconque, complications qui, à leur tour, retentissent sur l'affection organique.

Mais ce serait une erreur de ne mettre en relief que le côté défavorable de l'inconscient. Dans tous les cas courants, l'inconscient ne devient défavorable et dangereux que parce que nous sommes en désaccord avec lui, donc en opposition avec des tendances majeures de nous-mêmes. L'attitude négative à l'adresse de l'inconscient, voire sa répudiation par le conscient, sont nuisibles dans la mesure où les dynamismes de l'inconscient sont identiques à l'énergie des instincts. Par conséquent, un manque de contact et de liens avec l'inconscient est synonyme de déracinement et d'instabilité instinctuelle. Mais si l'on réussit à établir cette fonction, que j'ai dite transcendante, la désunion avec soi-même cessera et le sujet pourra bénéficier des apports favorables de l'inconscient. Car dès que la dissociation entre les divers éléments de soi-même cesse, l'inconscient accorde - l'expérience le prouve abondamment - toute l'aide et tous les élans qu'une nature bienveillante et prodigue peut accorder aux hommes. De fait l’inconscient recèle des possibilités qui sont absolument incessibles au conscient ; car il dispose de tous les contenus psychiques subliminaux, de tout ce qui a été oublié ou négligé, et, en outre, de la sagesse conférée par l'expérience d'innombrables millénaires, sagesse déposée et confiée à ses structures archétypiques.

L'inconscient est constamment en activité; il élabore sans cesse ses matériaux et leurs intrications en vue de la détermination de l'avenir. Il crée des combinaisons subliminales, prospectives, tout aussi bien que le conscient, mais elles sont de beaucoup supérieures en finesse et en portée aux combinaisons conscientes. C'est pourquoi l'inconscient peut être pour l'homme un guide sans pareil, à la seule condition qu'il sache résister aux séductions. Le traitement pratique sera fonction des résultats thérapeutiques obtenus. Ceux-ci peuvent survenir à n'importe quelle étape du traitement, tout à fait indépendamment de la gravité du cas ou de la durée du déséquilibre.

D'assez nombreux cas d'ailleurs, après l'obtention du résultat thérapeutique, persévèrent dans leur évolution, au cours de laquelle ils parcourront les phases ultérieures de leur transformation. Il serait donc faux de croire que le fait d'être astreint, ou de s'astreindre à parcourir tous les stades de son développement personnel implique que l'on constituait un cas grave. D'ailleurs et en tout état de cause, un degré supérieur de prise de conscience ne sera atteint que par les êtres qui, de nature, y sont prédestinés et appelés, c'est-à-dire qui ont une faculté et une tendance à atteindre un degré élevé de différenciation; or on sait que les hommes sont à ce point de vue extrêmement dissemblables, comme aussi les espèces animales, parmi lesquelles il y en a de conservatrices et d'évolutives. La nature est aristocratique, mais non pas en ce sens seulement qu'elle aurait réservé aux seules espèces supérieures la possibilité de différenciation. Il en va de même pour la possibilité de développement psychologique de l'homme: elle n'est pas réservée aux seuls individus particulièrement doués. En d'autres termes, pour parcourir un développement psychique étendu, il n'est besoin ni d'une intelligence particulière, ni d'autres talents spéciaux, étant donné que, pour cette évolution, des qualités morales peuvent intervenir, vicariantes, là où l'intelligence ne suffit point. Mais qu'on n'aille surtout pas croire, et cela sous aucun prétexte, que le traitement consiste à gaver le sujet de formules générales ou de préceptes compliqués. Il ne saurait être le moins du monde question de cela. Chacun peut acquérir à sa manière, dans le vocabulaire qui lui est accessible et conforme à sa nature mentale, ce dont il a besoin. Pour exprimer ce que j'ai rapporté ici j'ai utilisé une terminologie intellectuelle, mais celle-ci est loin d'être d'un usage courant dans le travail psychothérapique quotidien. Les quelques observations particulières citées dans cet ouvrage donnent déjà plus exactement une idée approximative de ce que sont les entretiens analytiques dans la pratique.

Si, après tout ce qui vient d'être décrit dans les chapitres précédents, le lecteur ne se sentait pas capable de se faire une image claire de la théorie et de la pratique de la médecine psychologique moderne, je n'en serais pas autrement étonné, j'en rendrais volontiers responsables mes dons insuffisants d'exposition, qui ne parviennent qu'à grand-peine à réunir en une image d'ensemble vivante les éléments d'un domaine qui s'étend à perte de vue, au sein duquel s'entrelacent indissolublement la pensée et l'expérience vécue, et qui constitue l'objet de la psychologie médicale. L'interprétation d'un rêve peut sur le papier avoir l'air d'être arbitraire, obscure et artificieuse, alors que cette même interprétation dans la réalité constitue un petit dramed'un réalisme inégalable. Vivre un rêve et son interprétation est quelque chose de profondément différent de tout récit qu'on en peut faire, qui a comme un goût de réchauffé et qui est la seule chose que le lecteur puisse trouver sur le papier imprimé. Toute cette psychologie est, au fond, expérience vécue; la théorie, là même où elle prend ses airs les plus abstraits, découle de façon immédiate d'expériences vivantes.

Quand, par exemple, je reproche son unilatéralité à la théorie sexuelle de Freud, cela ne veut pas dire que cette théorie repose sur des spéculations sans racines; bien au contraire, elle constitue une image fidèle de données réelles qui s'imposent, dans la pratique, à l'observation. Et quand on voit que des données d'observation donnent lieu à l'édification d'une théorie unilatérale, cela montre simplement avec quelle puissance de conviction ces données s'offrent, objectivement et subjectivement, à l'observateur. Il est presque impossible d'exiger de chaque savant qu'il s'élève au-dessus de ses impulsions personnelles les plus profondes, par delà les formules abstraites qu'il en a données, car la moisson des impressions jointe à l'élaboration intellectuelle à laquelle elle donne lieu, constitue déjà un travail largement suffisant pour une vie. J'ai eu, quant à moi, l'immense privilège, comparé à Freud et à Adler, de ne pas avoir pris mon essor du sein de la psychologie des névroses et de ses unilatéralités; je venais directement de la psychiatrie, bien préparé à la psychologie moderne par les écrits de Nietzsche, et je fus d'emblée très impressionné par le développement, en marge des conceptions de Freud, des notions prônées par Adler. De ce fait, je fus dès le début plongé au sein du conflit des opinions et ainsi contraint de voir, non seulement dans les opinions de mes prédécesseurs, mais aussi dans les miennes propres, des conceptions soumises au relativisme, c'est-à-dire des manifestations d'un certain type psychologique. De même que, pour Freud, le célèbre cas décrit par Breuer fut un cas privilégié qui eut une importance décisive dans l'évolution de ses idées, de même mes conceptions ne furent pas sans être influencées de façon déterminante pat une observation que je ne pus jamais oublier: encore étudiant, vers la fin de mes études médicales, j'eus l'occasion d'observer et de suivre pendant longtemps un cas de somnambulisme chez une jeune fille. C'est ce cas qui fut à l'origine de ma thèse. Pour qui connaît mes travaux scientifiques il ne serait sans doute pas sans intérêt de comparer cette étude, composée il y a quarante ans, avec mes idées ultérieures.

Les travaux dans ce domaine sont des travaux de pionniers. J'ai souvent commis des erreurs et j'ai dû souvent faire table case de connaissances précédentes pour en acquérir à nouveau de plus pertinentes. Mais c'est là un état de choses que je ne me suis jamais dissimulé, que j'ai accepté, sachant que la nuit engendre le jour et que la vérité ne peut jaillir que des erreurs. J'ai accepté l'avertissement que donne Guillaume Ferrero quand il parle de la « misérable vanité du savant » et c'est pourquoi je n'ai pas craint ni sérieusement regretté l'erreur. Car l'activité scientifique du chercheur ne fut jamais pour moi ni une vache à lait, ni un moyen de prestige, mais le résultat de l'expérience psychologique quotidienne, de la confrontation souvent amère que nous impose le malade. C'est pourquoi tout ce que j'avance n'est pas seulement écrit avec l'intellect, mais découle aussi parfois du cœur, circonstance que je demande au lecteur bienveillant de ne pas oublier, quand, en suivant la ligne intellectuelle de mes travaux, il rencontre parfois des points de rupture ou de discontinuité qui n'ont pas été parfaitement ajustés. On ne peut espérer apporter une description harmonieuse et qui coule de source que lorsqu'on écrit sur des thèmes que l'on connaît déjà. Mais quand, mimé par la nécessité de l'aide et de la guérison à apporter, on cherche des voies nouvelles, il faut aussi avoir le courage de parler de choses qu’au fond on ignore.

 

C.G. Jung – Chapitre XIII Psychologie de l’inconscient (Georg Editions)