time-rider

 

Néanmoins nous sommes jetés dans une cataracte de progrès ; elle nous pousse vers l'avenir avec une violence d'autant plus sauvage qu'elle nous arrache à nos racines. Toutefois si l'ancien a éclaté, il est alors, le plus souvent, anéanti et il est impossible d'arrêter ce mouvement en avant. Car c'est précisément la perte de relation avec le passé, la perte de racines, qui crée un tel "malaise dans la civilisation" et une telle hâte, que nous vivons plus dans l'avenir, avec ses promesses chimériques d'âge d'or, que dans ce présent, que l'arrière-plan d'évolution historique n'a pas encore atteint. Nous nous précipitons sans entraves dans le nouveau, poussés par un sentiment croissant de malaise, de mécontentement, d'agitation. Nous ne vivons plus de ce que nous possédons, mais de promesses; non plus à la lumière du jour présent, mais dans l'ombre de l'avenir où nous attendons le véritable lever du soleil. Nous ne voulons pas comprendre que le meilleur est toujours compensé par le plus mauvais. L'espérance d'une plus grande liberté est anéantie par un esclavage d'État accru; sans parler des effroyables dangers auxquels nous exposent les brillantes découvertes de la science. Moins nous comprenons ce que nos pères et nos aïeux ont cherché, moins nous nous comprenons nous-mêmes et nous contribuons de toutes nos forces à dépouiller l'individu de ses instincts et de ses racines, si bien que devenu particule dans la masse, il n'obéit plus qu'à 'l'esprit de pesanteur.

Il est évident que les réformes orientées vers l'avant, c'est-à-dire par de nouvelles méthodes ou "gadgets", entraînent d'immédiates persuasions, mais à la longue elles deviennent coûteuses et en tout cas, il faut les payer très cher. Elles n'augmentent en rien les aises, le contentement, le bonheur dans leur ensemble. Le plus souvent ce sont des adoucissements passagers de l'existence, comme par exemple les procédés pour économiser le temps, qui malheureusement ne font qu'en précipiter le rythme, nous laissant ainsi moins de temps que jamais auparavant. Omnis festinatio ex parte diaboli est - toute hâte vient du diable -, se plaisent à dire les vieux maîtres.

Les réformes qui tiennent compte de l'expérience passée sont en général moins coûteuses et en outre elles sont durables, car elles retournent vers les voies simples et plus éprouvées de jadis et ne font qu'un usage très modéré des journaux, de la radio, de la télévision et de toutes les innovations faites soi-disant pour gagner du temps.

(...)

Certes, l'Européen est persuadé qu'il n'est plus ce qu'il était dans le passé, mais il ne sait pas encore ce qu'il est devenu entre-temps. Sa montre lui dit que, depuis ce qu'on appelle le Moyen Âge, le temps et son synonyme, le progrès, se sont glissés en lui et lui ont enlevé ce qui ne reviendra plus jamais. Avec son bagage allégé, il continue sa pérégrination vers des buts nébuleux avec une accélération progressive. Il compense la perte de poids et le sentiment d'incomplétude qui lui correspond par l'illusion de ses succès : chemin de fer, bateau à moteur, avion, fusées qui, par leur rapidité, lui ravissent toujours davantage de sa durée et le transportent de plus en plus dans une autre réalité de vitesse et d'accélération explosives.

 

C.G. Jung - Ma vie (Folio)