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Voyons maintenant ce qu’il en est de ce contexte plus large auquel la famille est perméable en tant que médiatrice des normes sociales. Cela a été tellement rabâché qu’il est devenu banal de dire qu’à notre époque, dans les sociétés occidentales de type patriarcal, c’est-à-dire fondées sur le primat du masculin, les valeurs féminines sont en position de refoulé ou, en termes jungiens, en position d’ombre.

Dans l’outrance de leur combat pour faire entendre la voix des femmes et obtenir l’égalité des droits, les féministes ont souvent confondu égalité et identité. Mais, en voulant faire admettre qu’il n’y a pas de différence entre l’homme et la femme, elles sont tombées, elles aussi, dans le piège auquel les femmes se sont si souvent laissé prendre. Il en découle un refus de la confrontation des opposés homme-femme, masculin-féminin, qui est sans doute en partie à l’origine de l’androgynie actuelle, de l’homosexualité masculine et féminine croissante qui revendique le goût du même, le refus de l’autre. C’est une protection contre la menace de l’hétérosexualité et de la nécessité d’accepter la différence tout en se laissant inséminer et transformer par l’autre et en le transformant à son tour.

Autrement dit, je me demande si une certaine forme d’homosexualité, comme aussi la mode unisexe, le port des cheveux longs par les garçons et les hommes, n’est pas une réponse des valeurs féminines déniées depuis le milieu du XIX° siècle jusqu’à nos jours. L’accent mis sur les valeurs masculines, la normalité, du point de vue patriarcal, serait comme le dit Neumann, un des aspects que prend la peur du féminin. Peur de la mère, certes, mais à un autre niveau peur de la fonction transformatrice du féminin, qui est le propre de l’anima, créatrice de désordre, autrement dit dangereuse pour le maintien de l’ordre patriarcal. Selon Neumann, l’idéologie patriarcale exige que l’anima demeure inconsciente et que le féminin ne soit pas vécu dans sa totalité, mais seulement dans ceux de ses aspects qui ne mettent en danger ni la famille ni la société

La position de Freud illustre les propos de Neumann. Nicole Kress-Rosen écrit que selon Freud, « il faut défendre la civilisation du désordre qu’y introduit le féminin, et [que] le garant de l’ordre c’est le père. (….) Il faut dresser un rempart centré contre l’intrusion du féminin sans lois et sans limites, non seulement dans l’ordre du monde, mais en soi-même.»

Ainsi s’exprime le fantasme de Freud, car le féminin sans lois et sans limites est du féminin psychotique. Kress-Rosen écrit encore que « le féminin provoquait à ses yeux une telle horreur, qu’il y voyait chez l’homme l’origine de la fuite dans la psychose - plutôt délirer que risquer la menace de se trouver féminisé, c‘est-à-dire castré. »

Ce qui est féminin a des lois et des limites, même si elles ne sont pas les mêmes que celles du patriarcat. C’est bien de cela que les femmes ont à prendre conscience pour pouvoir s’y relier.

Avec les paroles de Freud, nous sommes en plein dans l’archaïque. À tel point que cela m’a rappelé un des épisodes du mythe sibérien de Grand Corbeau, mythe patriarcal archaïque s’il en est. Pour les Koriaks du nord-est de la Sibérie, Grand Corbeau est celui qui a créé puis délimité le monde des hommes. Cette divinité masculine a conquis ce monde aux dépens du Wilderness. Ce mot anglais utilisé par les traducteurs du mythe rend bien cette notion de lieux restés sauvages, de lieux de nature, c’est-à-dire qui n’ont pas été soumis aux lois des hommes. Ce lieu sauvage s’étend à l’extérieur des limites posées par Grand Corbeau au monde des hommes. C’est au sens propre un no man’s land.

 

Monique Salzmann – La peur du féminin (Editions La Part Commune)