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LA CONJONCTION DES OPPOSES

Elle se fait en plusieurs étapes.

La dissolution de la participation mystique (dissolution qui n’est jamais totale) se dit dans la terminologie des alchimistes « extraction de l’âme du corps ». Cette formulation convient bien à la première étape de ce processus où il s’agit, en effet, de dégager ce qui nous appartient, et qui n’est pas matériel mais psychique, des corps sur lesquels ces fragments d’inconscient ont été projetés et dont ils restent prisonniers. Le travail est réellement un travail de dé-concrétisation, de dématérialisation, de « sublimation».

Il s’agit de restituer au psychisme ce que nous n’avons pu percevoir de lui que sous forme matérielle, concrète. Ce que nous avons à nous réapproprier n’est, bien sûr, pas l’être physique porteur de notre projection, mais cette qualité de notre être que le porteur de projection a été amené à personnifier, dont nous ressentons le manque et qui a donc une valeur pour nous, bien que « à première vue, comme l’écrit Jung, cette partie de la personnalité qui a encore à être ajoutée à l’être conscient pour en faire un être complet (...) est un fragment gênant, repoussant, car il représente quelque chose qui exprime très clairement notre infériorité secrète. »

Et plus loin :

« Les illusions ne seraient pas si répandues si elles ne servaient pas à quelque chose et si, à l’occasion, elles ne recouvraient pas d’une obscurité salutaire une blessure que l’on espère ne jamais voir en pleine lumière. »

C’est par là, par les défenses mises à la place des blessures, que le moi va se heurter à la réalité. D’où la difficulté que nous avons à nous confronter avec notre ombre.

Là aussi, c’est de l’inconscient que va surgir ce qui prendra l’initiative de cette phase du processus, en nous mettant en conflit avec nous-même, conflit dont les protagonistes vont être d’un côté notre volonté consciente : je veux être comme ceci, j’ai l’intention de faire cela, et de l’autre, quelque chose qui se met en travers de cette volonté et que Jung appelle « une compulsion, une motivation involontaire ou impulsion allant du simple intérêt à la possession pure et simple. Le dynamisme inconscient (…) la compulsion est le grand mystère de la vie humaine ».

Cette « impulsion » qui se met en travers des projets du moi provoque en nous les affects toujours disproportionnés par rapport à une situation objective réelle, qui nous signalent tout d’abord que nous avons affaire à une projection et qui nous conduisent tout droit là où nous ne voudrions pas aller.

Le conflit est alors ce qui va permettre le contact avec les contenus de l’ombre qui demandent à se conjuguer aux contenus conscients.

Lorsqu’il y a conflit, c’est que les opposés sont activés. Ce conflit peut être d’une très grande gravité et exiger du Moi un choix déchirant ; il peut aussi se représenter de la façon la plus banale, la plus quotidienne qui soit. C’est l’occasion, si on peut la vivre, de confronter cette partie ignorée et péjorée de soi-même et l’illusion qu’on a au sujet de celle que l’on croit connaître.

(…)

Jung insiste sur le fait que, lorsqu’il y a confit, il ne faut s’identifier à aucun des opposés entre lesquels le Moi se trouve pris, et c’est vrai aussi, mais dans un deuxième temps ; car, en effet, ce n’est que lorsque j’ai pu me dégager de mon identification au Bien, en faisant quelque chose que je jugeais mal, qu’une conjonction a pu s’opérer dont un troisième terme.

Il me semble que le confit auquel nous convie l’ombre se présente toujours comme un conflit entre le bien et le mal car, nous l’avons vu au début, c’est bien cette distinction entre bien et mal qui a présidé, à l’origine, au clivage des opposés et à la constitution de l’ombre (Bad-Best, «Beau», «Pas beau»). Il semblerait que ce que chacun de nous vit comme étant « mal » cherche à accéder au conscient et à y recomposer l’hybride « bien-mal » originel. En tant que conjonction des opposés, cet hybride serait du Soi.

Quel que soit la profondeur à laquelle se vit le conflit et quel que soit sa gravité, je crois que l’on peut dire que lorsque l’expérience a été vécue non seulement intellectuellement mais aussi affectivement, il y a production d’un troisième terme. Quelque chose de nouveau, de nature paradoxale, est créée. Jung dit que ce troisième terme est archétypique, ce qui peut aussi se dire « conforme à la nature ».

« La nature, écrit-il, consiste essentiellement en ces troisièmes termes, étant donné qu’elle est représentée par des effets qui résolvent l’opposition, comme la chute d’eau qui sert de médiation entre le haut et le bas. » Nous nous trouvons donc dans la situation paradoxale de devoir, pour accéder à l’humain, nous séparer de la nature dans un processus contre-nature dont le but serait de recréer cet état de nature, mais en conscience. Cela se fait dans :

- la deuxième étape de la conjonction des opposés, où ce qui a été « extrait du corps » du monde, dans la première étape, doit s’intérioriser, s’incarner dans la deuxième. L‘idée du Soi doit prendre forme, ce qui devrait se traduire par une modification du comportement. Il en résulte, écrit Jung, un apaisement et une sorte de fondement intérieur se crée.

Car que se passe-t-il avec ces retraits de projection ? Ne s’agirait-il pas du démantèlement progressif de cette matrice « mère » projetée hors de moi qui me permettait de rester identifiée à l’enfant qui en attend tout ?

À mesure que s’opère le retrait des projections, cette matrice extérieure, cette «mère », se symbolise, c’est-à-dire qu’elle se dégage de ses supports concrets et peut s’intérioriser. Elle prend peu à peu la place intra-psychique (et non plus inter-individuelle) qui est légitimement la sienne. C’est-à-dire que cette relation ouroborique de besoin, de dépendance, devrait dorénavant se jouer en moi entre mon conscient ct mon inconscient et non plus entre moi et les personnes, les institutions, les idées qui m’entourent. Je ne vais plus attendre de mon patron qu’il se comporte comme mon papa et être bouleversée quand il ne le fait pas.

De cette façon se constituerait un contenant intérieur dans lequel d’autres conjonctions devraient pouvoir se faire. Mais cela ne veut pas dire que les projections cessent pour autant, puisque toute nouvelle prise de conscience suppose un clivage des opposés et donc une nouvelle zone d’inconscience.

Le processus que Jung appelle d’individuation, par lequel, si ma vie me le permet, la potentialité inconsciente qui est à l’origine de mon être cherche à prendre forme, ce processus se déroule à la charnière de deux grandes énergies qui gèrent la vie et la mort sur deux registres différents :

- l’un, en apparence régressif, visant à l’annulation des tensions, personnifié par une mère avec qui la relation se Vit dans la réalité sur le mode fusionnel de la participation mystique, de la répétition;

- et l’autre, prospectif, personnifié par le Soi qui en est issu en même temps que la conscience.

 

L’un est un processus qui est de l’ordre de la « nature », l’autre un processus contre nature, qui est spécifiquement humain, un processus qui fabrique de la conscience et ouvre sur l’inconnu. Mais, dans le conflit qui oppose ces deux tendances fondamentales, c’est au Moi qu’il revient de faire pencher la balance dans un sens ou dans l’autre. Son rôle est capital : il crée l’univers en s’en distinguant.

 Si l’on peut dire que la conjonction des opposés est tout à la fois le but que vise le processus d’individuation (la réalisation consciente du Soi) et le moyen qu’utilise le Soi pour atteindre ce but, ce but est inconcevable. Jung n’a cessé de dire qu’il ne comprenait pas ce que

« signifie vraiment l’union des opposés, puisque cela transcende les possibilités de l’imagination humaine et que le résultat d’une telle conjonction entre conscient et inconscient est théoriquement inconcevable. »

« L’inconscient est inconscient et donc ne peut être ni saisi ni conçu. L’union des opposés est un processus qui transcende la conscience et qui, par principe, ne relève pas de l’explication scientifique. »

« Personne ne sait comment la totalité paradoxale de l’être humain pourra jamais être réalisée, écrit-il encore dans Mysterium conjunctionis. C’est là le nœud de l’individuation (...). La réalisation de la totalité qui a été rendue consciente est en apparence une tâche insoluble qui confronte le psychologue à des questions auxquelles il ne peut répondre qu’avec hésitation et incertitude. »

 Et pourtant, c’est cela l’enjeu de la psychanalyse jungienne: la réalisation consciente du Soi, cette hypothèse inconcevable, indicible en langage humain. C’est sur elle que Jung a fondé sa thérapeutique.

 Bien entendu, la conjonction des opposés ne s’arrête pas au travail sur l’ombre. Ce qu’on entend, en général, par conjonction des opposés, se passe à un autre niveau. L‘anima en est le protagoniste principal (puisque ce processus n’a pas encore été décrit dans un psychisme de femme). Mais ce qui m’a frappée, justement, c’est qu’on pouvait voir ce fonctionnement à l’œuvre bien avant, dès l’instant où il y avait un moi pour le vivre.

 

Monique Salzmann – Chapitre La conjonction des opposés - La peur du féminin (Editions La Part Commune)