Salvador Dalì

 

Nous savons que Jung a postulé l’existence, chez l’être humain, d’un instinct psychique d’individuation. C’est, au plan psychique, l’équivalent de ce que, au plan physiologique, fait que l’œuf fécondé va se diviser et se différencier pour donner un bébé humain avec une peau, des os, du sang, un système nerveux. Tout cela était déjà à l’état potentiel dans l’œuf  fécondé. C’est la réalisation du programme génétique propre à l’espèce humaine qui fait que cet œuf fécondé ne deviendra pas une pomme ou une vache, mais un être humain.

Le processus d’individuation serait, lui aussi, un programme de développement et de différenciation qui passe par des étapes prédéterminées pour aboutir à un psychisme humain. Ce serait l’archétype dont nous ne sommes pas conscients, que nous ne connaissons que par ses effets, qui informerait le développement du psychisme depuis les débuts de la vie jusqu’à la mort. Ce qui caractérise cet archétype, c’est qu’il représente la totalité des possibles, il contient en lui les opposés ; c’est ce que Jung a appelé le Soi. Les autres archétypes en seraient des aspects, chacun exprimant un aspect particulier de la totalité qui est le Soi.

Tant qu’ils n’ont pas été mis en tension, c’est-à-dire clivés en leurs opposés, les archétypes demeurent stériles. Il ne se passe rien. Il n’y a pas de dynamique. C’est « l’état de nature», le plérome, vu plus haut, c’est-à-dire que c’est vivant, mais pas humain. La psyché d’un poisson en reste sans doute là. Les animaux n’ont pas la capacité de se libérer de la psyché originaire.

Mais, dès que le psychisme entre en contact avec quelque chose du monde extérieur, ce quelque chose active l’archétype concerné et il cesse d’être stérile. Si bien que la rencontre du nouveau-né avec sa mère (réelle) va activer l’archétype de la mère, qui a été ainsi activé depuis toujours par la rencontre avec toutes les mères réelles, et qui garde cette expérience en mémoire. Pour que la mère actuelle de notre nouveau-né soit perçue consciemment, qu’il en ait une image, il va falloir que l’image archétypique de « la » mère, qui s’est constituée au long de toutes ces expériences, soit activée. Pour cela, il est nécessaire qu’elle se clive. Sinon, nous l’avons vu, on reste dans le grand sommeil originel.

Et l’on peut comprendre que malgré ce clivage, nécessaire à la conscience, les deux faces opposées d’une telle représentation, ici « bonne » et « mauvaise », gardent, du fait de leur identité originelle, un lien. C’est un peu comme si elles étaient reliées par un puissant élastique, plus la séparation entre contenus conscients et contenus inconscients est grande, plus la tension de l’élastique est forte. Car, à l’arrière-plan des représentations clivées, dans l’inconscient, l’archétype ainsi activé pousse à la réalisation de l’image de totalité dont il est porteur et informe les deux opposés de leur unité fondamentale. Jung utilise une métaphore énergétique pour exprimer cette tension en disant que l’opposition entre contenus conscients et inconscients « est la condition préalable pour qu’existe cette différence de potentiel dont sort l’énergie psychique. Sans elle, l’indispensable tension serait absente. »

Il n’y aurait pas de dynamique par manque d’énergie psychique. Car la dynamique vise à la réunion de la totalité qui a été clivée. C’est à la totalité qui préside à cette dynamique que Jung a donné le nom de Soi.

La deuxième conséquence de la séparation des opposés est la projection.

Nous avons vu, un peu plus haut, que les images inconscientes clivées qui constituent l’ombre sont projetées à l’extérieur à la première occasion. En effet, lorsque quelque chose est complètement inconnu, Jung nous dit que cela « devient immédiatement un support de projection... (l’inconnu, et au début, tout est inconnu) se charge à un tel point de contenus inconscients qu’il en résulte un état de “participation mystique” ou identité inconsciente qui fait que (ce qui est extérieur à nous) se comporte, en partie du moins, comme un contenu inconscient ».

Cela ne veut pas dire que tous les contenus inconscients sont projetés. Il semblerait que ce soit d’abord et surtout ceux aux dépens desquels nous avons constitué notre moi. Ils sont constitutifs de notre ombre. Celle-ci se manifeste sous forme de projection. Ce mécanisme semble avoir deux sortes d’effets :

- le premier effet serait de mettre le sujet en relation avec ce qui l’entoure en faisant de ce qui l’entoure comme une deuxième matrice, un deuxième contenant, tapissé de ses propres contenus inconscients. L’utilisation par Jung de l’expression d’« identité inconsciente » pour caractériser la relation qui s’instaure alors entre le sujet et ses objets, celle d’unio naturalis qu’emploient les alchimistes pour décrire cette même phase du processus, nous font voir qu’il y a là quelque chose qui rappelle l’état inconscient initial, cet « état de nature» dont Jung disait que c’était réellement « la mère à partir de laquelle émerge notre conscience ».

La différence, et elle est importante, est que nous sommes maintenant dans une relation énergétique avec ces contenus projetés à l'extérieur. Notre relation au monde sera donc très forte, tantôt attirés que nous serons, tantôt repoussés, par l’amour ou la haine, par exemple, que nous inspireront des personnes, des idées, des comportements dont nous ne savons pas qu’ils nous attirent parce qu’ils sont des parties de notre psychisme que nous faisons porter par les autres.

J’ajoute que ce ne sont pas uniquement les contenus péjorés qui sont projetés. Ce peuvent être des qualités dont nous sommes inconscients. Ce qui est projeté peut aussi être notre composante psychique masculine, si l’on est une femme, féminine si l’on est un homme, qui demande à entrer en relation avec nous, à revenir de son exil, pour animer notre monde intérieur en prenant sa place d’animus ou d’anima, une fois dégagée de la « mère ».

La relation qui va tout d’abord s’instaurer entre nous et le monde va donc se vivre sur le même mode que la relation à la mère, un mode oral, ouroborique, de besoin et de dépendance. Il faudra sortir de l’unio naturalis, de l’étreinte de cette Mère-nature pour ne pas rester prisonniers de notre propre inconscient qui fait écran au monde et nous maintient dans un état de dépendance aux autres. Or, justement, la dynamique que le clivage des opposés entretient pousse vers une autonomisation psychique. Car le deuxième effet de la projection est justement de nous obliger à prendre conscience de ce qui nous appartient, mais que nous prêtons aux autres.

« Il n’y a rien d’étonnant à ce que l’inconscient se manifeste sous la forme de projections (. . .) puisque c’est la seule manière dont il peut être perçu, écrit Jung (...). La projection n’est pas quelque chose que l’on fait volontairement. C’est quelque chose qui se manifeste à la conscience de l’ «extérieur », comme un chatoiement à la surface de l’objet, alors que le sujet ne se rend compte à aucun moment qu’il est lui-même la source lumineuse qui fait briller l’œil-de-tigre de la projection. »

 

Monique Salzmann – Chapitre "L'individuation" - La peur du féminin (Editions La Part Commune)