changement-de-dimension

 

La psyché va bien au-delà de nos connaissances conscientes : nous devons convenir de ce premier point avant d’entrer dans notre sujet. L’idée que nous sommes vraiment maitre en notre demeure, et le pernicieux slogan : "Quand on veut, on peut" ont tous deux la vie dure. J’insiste là-dessus, car, bien longtemps après nous être rendu compte de l’existence d’un inconscient à  la fois personnel et collectif, et nous être aperçus de l’existence de notre ombre, de notre anima ou de notre animus, nous nous comportons exactement comme si nous n’en savions rien. Il n’est pas facile de se défaire des idées rationnelles du XIXème siècle avec lesquelles nos ancêtres immédiats et nous-mêmes avons grandi et qui fleurissent toujours autour de nous. Quand nous nous rendons compte que la psyché s’étend bien au-delà de notre moi et de sa connaissance consciente, nous comprenons que nous vivons dans un pays inconnu et invisible.

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Il n’est cependant pas nécessaire d’aller très loin pour trouver la preuve que nous sommes tous mus par des choses qui nous sont intérieures, mais différentes de notre personnalité consciente. Combien de fois disons-nous : «Mais quel demon m’a possédé pour que j’agisse ainsi ? » Ou bien nous sommes en colère contre nous-mêmes, parce que nous avons fait exactement le contraire de ce que nous avions l’intention de faire. D’une certaine manière, nous détestons pourtant en tirer une conclusion logique et doutons même des indications de nos propres sens, plutôt que de faire face à cette réalité alarmante : des forces intérieures agissent indépendamment de notre volonté et nous obligent à exécuter leurs intentions. Nous appelons cela des complexes.

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Dans son séminaire sur Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche, Jung explique que nous ne sommes pas uniquement constitués de conscience mais aussi d’inconscient et que notre volonté consciente est constamment mise à mal par des volontés inconscientes, à l’intérieur de nous-mêmes. Il dit :

C’est comme si vous étiez le dirigeant d’un pays dont vous ne connaissez vous-même qu’une partie, le roi d’un pays dont le nombre d’habitants est inconnu. Vous ne savez pas qui ils sont ni quelle peut être leur condition. Vous découvrez sans cesse que vous avez, dans votre pays, des sujets dont vous ignoriez l’existence. Vous ne pouvez donc pas en assumer la responsabilité, vous pouvez seulement dire : «je me trouve être moi-même le dirigeant d’un pays qui a des frontières inconnues, des habitants inconnus, avec des qualités dont je n’ai pas vraiment connaissance». Puis vous vous retrouvez tout à coup en dehors de votre subjectivité, confrontés à une situation dont vous êtes une sorte de prisonnier : vous êtes confrontés à des possibilities inconnues, car ces nombreux facteurs incontrôlables peuvent à tout moment influencer chacune de vos actions ou de vos décisions. Vous êtes donc une drôle d’espèce de roi dans ce pays, un roi qui n’en est pas vraiment un, qui dépend d’un si grand nombre de variables et de conditions inconnues, qu’il ne peut souvent pas mener à bien ses propres intentions. Il est donc préférable de ne pas prétendre du tout être un roi, mais seulement l’un des habitants, qui n’a qu’un bout de ce territoire à gouverner. Et plus votre expérience est grande, plus vous voyez que votre bout de territoire est infiniment petit comparé à la vaste étendue de l’inconnu qui vous fait face.

Une fois que nous avons compris que nous ne sommes pas maitre de notre psyché, de notre propre demeure, nous nous trouvons — de façon paradoxale — dans une position bien plus forte. Nous avons échappé à notre propre subjectivité : nous avons gagné un petit lopin de terre objective, où nous pouvons nous tenir et regarder autour de nous. Une grande part de notre propre monde intérieur a toujours été constitué de projections : les choses que nous ne voyons pas en nous-mêmes sont automatiquement projetées sur notre environnement. Nous ne faisons pas des projections, mais nous trouvons des parties de nous-mêmes que nous n’avions pas reconnues, projetées dans notre environnement.

 

Barbara Hannah - Réalité du monde intérieur (La Fontaine de Pierre)