Ombre-Jung

 

Le point de départ est simple : la plupart des hommes ignorent leur ombre. Elle est parfois maintenue dans un état de répression tel qu’elle ne se représente pas et que ses composantes demeurent atomisées. On la dira « séparée ». Le plus souvent elle est projetée dans des troubles somatiques, des obsessions, des fantasmes plus ou moins délirants, ou dans l’entourage. Elle est « les gens » auxquels on prête la bêtise, la cruauté, la couardise qu’il serait tragique de se reconnaître. Elle est tous ceux qui déclenchent la jalousie, le dégoût, la tendresse… Le meilleur portrait de soi-même est dessiné sur le monde par les sympathies et les antipathies. Il arrive que s’installe un équilibre à plusieurs, où l’ombre est portée par des malades proches ou par quelques intimes. D’une façon plus collective, il y avait jadis les sorcières et les ennemis, il y a aujourd’hui le gouvernement et la pollution. Cette extrême dispersion du psychisme montre que de nombreuses prises de conscience sont nécessaires avant que l’ombre n’apparaisse au conscient.

Les contenus psychiques de l’ombre tendent, avec le temps, à régresser vers un état indifférencié, que l’on dira archaïque. Ils deviennent de ce fait plus difficiles à intégrer. Ils se manifestent dans des représentations de plus en plus éloignées à ce qui serait réellement en cause. Ils entrainent par là le conscient dans une dialectique imaginaire. L’ombre accumule une charge émotionnelle d’attraction-répulsion croissante, en sorte que son accès au conscient provoque l’inflation. Indifférenciée, l’ombre se prête à la contamination par d’autres forces psychiques plus collectives, telles que l’anima et l’animus. Ces organisations psychiques à charge puissante utilisent l’ombre d’un individu pour lui présenter des modèles et en arrivent à instaurer des états de possession. Ils ont alors peu de chance de devenir conscients. D’une façon générale, les contenus inconscients tendent à devenir négatifs. Ceci est particulièrement vrai pour l’ombre qui se place en opposition au conscient et intervient en l’attaquant.

Alimenté psychiquement par l’inconscient de ses parents et de son milieu, l’enfant forme une grande partie de ce qui sera sa propre substance en s’identifiant, autant que son corps, ses aptitudes et les évènements le lui permettent, aux projections de l’entourage. L’ombre du père, de la mère modèle, se projette, permet des indentifications masculines ou féminines auxquelles la personnalité consciente des parents ne se prêterait pas. Les processus de conditionnement constituent une situation d’origine.

 

Elie G. Humbert – L’homme aux prises avec l’inconscient (Albin Michel)