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La nature de l’anima est d’être un miroir pour l’homme, c’est-à-dire de refléter ses pensées, ses désirs et ses émotions. C’est pour cette raison que l’anima prend une aussi grande importance pour l’homme, qu’elle soit une figure intérieure ou une véritable femme réelle : c’est uniquement à travers elle qu’il peut reconnaitre des éléments qui ne sont pas encore conscients en lui. Toutefois, plutôt que de guider l’homme vers une plus grande conscience et une meilleure connaissance de lui-même, cette fonction de l’anima l’incite souvent à se contempler lui-même, ce qui flatte sa vanité, ou à s’apitoyer sur son sort. Ces deux écueils renforcent naturellement le pouvoir de l’anima, ce qui n’est pas sans danger. Être un miroir pour l’homme fait partie de la nature de la femme, et l’étonnante habileté qu’elle déploie souvent dans ce rôle la rend particulièrement apte à être le support d’une projection de l’anima.

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On pense d’ordinaire que l’animus et l’anima sont des médiateurs entre les contenus inconscients et la conscience, ce qui laisse entendre qu’ils agissent tous deux de la même façon. D’une manière générale, c’est bien le cas, mais il me semble important d’attirer également l’attention sur les différences qui existent entre leurs rôles respectifs. Transmettre les contenus de l’inconscient, les rendre perceptibles, est avant tout le rôle de l’anima ; c’est elle qui permet à l’homme de percevoir ce qui resterait sinon dans l’obscurité. La condition pour que cela se produise est une sorte de mise en veilleuse de la conscience, c’est-à-dire l’instauration d’une conscience plus féminine, moins rigoureuse et claire que celle de l’homme, mais qui permet d’élargir l’horizon et d’appréhender ce qui est noyé dans l’ombre. La femme a un don de voyance, une faculté d’intuition, qui sont connus depuis toujours. Grâce à sa vue moins focalisée sur des points précis, elle pressent ce qui est obscur et voit ce qui est caché. L’anima permet à l’homme d’avoir ce regard, cette perception de ce qui resterait invisible sans elle.

Dans le cas de l’animus, l’accent n’est par contre pas mis sur la perception – nous savons que l’esprit féminin n’en a jamais manqué – mais sur la connaissance et surtout sur la compréhension, conformément à la nature du logos. L’animus cherche beaucoup plus à transmettre le sens que l’image.
Ce serait une erreur de croire que l’on suit son animus quand on s’abandonne passivement à son imagination. Il ne faut pas oublier que pour une femme, en règle générale, laisser voguer le cours de son imagination n’a rien d’exceptionnel. Des images ou des évènements irrationnels, dont le sens reste obscur, lui semblent tout à fait naturels, alors que, pour l’homme, leur prêter attention représente presque une véritable performance, une sorte de sacrifice de la raison, une descente de la lumière vers l’obscurité, de la clarté vers la confusion. Il a des difficultés à se convaincre que tous les contenus de l’inconscient, même s’ils paraissent incompréhensibles ou dénués de sens, peuvent néanmoins avoir de la valeur. En outre, l’attitude passive que réclame cette approche est étrangère à la nature active de l’homme. La femme au contraire n’y voit pas de difficulté. Elle n’a pas de réserves face à l’irrationnel, elle n’éprouve pas le besoin de trouver immédiatement un sens à toute chose, elle ne répugne pas à rester passive, à laisser les évènements couler sur elle.

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Il est frappant de constater que toutes les formes prises par la figure de l’anima ont à voir avec les relations humaines. Même si elle se manifeste comme une prêtresse ou une sorcière, elle a toujours un lien particulier avec l’homme dont elle incarne l’anima : soit elle l’initie, soit elle l’ensorcelle. A l’inverse, quand apparaît la figure de l’animus, ce n’est pas nécessairement une relation qui est en jeu. Cette figure – conformément à l’orientation concrète de l’homme, au principe du logos – peut prendre une forme purement objective, sans lien particulier avec la femme : c’est un sage, un juge, un artiste, un aviateur, un mécanicien… Il n’est pas rare que l’animus prenne même l’apparence d’un étranger. C’est peut-être l’image qui le caractérise le mieux, car, pour l’âme féminine, l’esprit représente l’étranger, l’inconnu.

La faculté de prendre des formes diverses me semble être, en quelque sorte, une propriété de l’esprit : l’esprit se meut, il peut parcourir de grandes distances en peu de temps, aptitude que la pensée partage avec la lumière. Pour cette raison, l’animus prend souvent les traits d’un aviateur, d’un chauffeur, d’un skieur ou d’un danseur, quand la légèreté et la rapidité doivent être soulignées. Dans de nombreux mythes et contes de fées, la capacité de transformation et la rapidité sont deux facultés attribuées à un dieu ou un magicien : Wotan, le dieu du vent et le guide de l’armée des esprits, Loki l’impulsif, Mercure aux pieds ailés, représentent cet aspect du logos, plein de vivacité et immatériel.

 

Emma Jung – Animus et Anima (La Fontaine de Pierre)